Mc 8,34-38 CONDITIONS POUR SUIVRE JÉSUS
( voir aussi Matthieu 16,24-28. Luc 9,23-27 )
Après que Jésus ait annoncé à ses disciples « qu’il fallait » qu’il porte sa Croix et donne sa Vie, Marc rassemble ici diverses paroles de Jésus concernant les engagements de ses disciples, que Matthieu et Luc rapportent à d’autres endroits.
Ces paroles regroupées portent sur l’idée de « renoncement ». Les quatre premières obligent à un choix décisif : il faut ou bien renoncer au Christ (4e sentence), ou bien renoncer à soi-même (1ère sentence). La perspective eschatologique évoquée par la quatrième sentence amène l’annonce de l’arrivée toute proche du règne de Dieu venant avec puissance (cf. 9,1).
v. 34 : « Appelant la foule avec ses disciples, Jésus leur dit : “Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. »
Cet appel de la « foule » paraît étrange en cette région païenne de Césarée de Philippe… C’est bien la preuve que cet enseignement rassemblé ici par Marc n’est pas lié topographiquement ni chronologiquement à la profession de foi de Pierre. Mais si Marc mentionne la « foule » c’est pour préciser que ce ne sont pas les seuls Douze qui doivent suivre la voie douloureuse, mais bien l’ensemble des disciples de Jésus.
Cette première sentence de Jésus est la plus importante ; c’est elle qui commande les autres. Trois conditions sont imposées à quiconque veut être disciple de Jésus.
Il faut d’abord « se renier », c’est-à-dire, renoncer à ses goûts et à ses vouloirs personnels pour adopter ceux de Jésus, comme lui-même, à Gethsémani, renonça à sa volonté pour accepter celle du Père : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26,39). « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » (Mt 26,42). C’est ce que chaque chrétien accepte, s’il a conscience de la valeur des mots, chaque fois qu’il reprend pour son compte la prière par excellence, celle que Jésus lui a apprise : « Notre Père […] que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Mt 6,9-10). Le chrétien est donc mis en demeure de laisser à Un Autre la direction de sa vie : « Si je vis, ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20).
Il faut aussi « prendre sa croix » : c’est-à-dire, imiter l’obéissance de Jésus : « obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur la croix » (Ph 2,8). L’expression grecque indique qu’il s’agit d’actes qu’il faut sans cesse répéter, comme l’a souligné saint Luc : « qu’il prenne sa croix chaque jour » (Lc 9,23).
Il faut enfin « qu’il me suive » : il s’agit ici d’une durée, d’un état : c’est toute la vie qui doit être menée dans une fidélité constante à Jésus.
Marcher à la suite de Jésus, c’est devenir son disciple, vivre tous les jours en sa compagnie, apprendre ce qu’il enseigne, pour servir à son exemple la cause des hommes. Comme cette cause est dangereuse, le disciple risque d’y laisser sa peau… À la suite de Jésus les Apôtres ont donné le témoignage de leur vie. Cela reste vrai pour nous aujourd’hui. Celui qui veut suivre Jésus doit de toutes façons, renoncer à tout ce à quoi il tient, dans la mesure où l’exige l’humble service de l’homme, à la manière de Jésus, quitte à renoncer à beaucoup de possessions, de relations, de promotions et à supporter allègrement épreuves, contradictions, souffrances et mort. En d’autres termes, celui qui veut suivre Jésus, doit renoncer à fonder sa vie autrement que sur la volonté de Dieu qui est de servir et de sauver l’homme.
v. 35 : « Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui, perdra sa vie pour Moi et pour l’Évangile, la sauvera ».
Il s’agit d’une option décisive : c’est l’un ou l’autre : qui veut sauver sa vie [son être (c’est le même mot en araméen)], la perd à coup sûr ; celui qui accepte au contraire de tout perdre à cause du Christ, - « Pour Lui, j’ai accepté de tout perdre », écrit saint Paul (Ph 3,8), - sauve en réalité sa vie non seulement temporelle mais éternelle. Les mots “et pour l’Évangile” sont propres à Marc ; ils révèlent son intention d’adapter la parole historique de Jésus à ses lecteurs romains, à une époque où l’Évangile de Jésus-Christ, mort et ressuscité, avait été proclamé chez eux. Jésus et l’Évangile sont ici identifiés. Être chrétien et témoigner de l’Évangile, ce n’est pas d’abord militer pour des idées ; c’est plutôt vivre d’une personne. Seule la foi en la résurrection de Jésus , qui révèle que la mort du Christ n’est pas un échec, mais une victoire, fait accepter les vues de ce verset 35.
Cette sentence explique la première et fait apparaître une loi de salut. Le mot « Vie » est employé ici dans un double sens qu’il est nécessaire de voir :
Premier sens : la vie, sous sa forme actuelle et temporelle. Cette vie passera.
Second sens : la vie devenue tout autre, par-delà la mort, donc éternelle.
Tenir à la vie actuelle, par instinct égoïste de conservation, c’est la perdre, car c’est la recroqueviller sur elle-même et l’attacher à un monde inconsistant.
Perdre volontiers sa vie, par fidélité à Jésus et à l’Évangile, c’est la sauver, car c’est l’ouvrir en réalité à un amour qui la dépasse et l’éternise en Dieu.
Ainsi se révèle ruineuse toute installation béate en ce monde qui passe…
v. 36 : « Quel avantage, en effet, un homme a-t-il à gagner le monde entier en le payant de sa vie ? »
v. 37 : « Quelle somme pourrait-il verser en échange de sa vie ? »
Les troisième et quatrième sentences montrent que ce qu’il faut sacrifier, c’est ce que nous avons de plus cher, notre vie, notre être… C’est en effet un bien inestimable. Eh bien ! Même cela doit être sacrifié. La perspective est ici nettement celle des persécutions et du martyre.
(v. 36) : notre vie, c’est notre personne, notre intériorité, notre être profond. Vouloir assurer sa vie en s’emparant du monde entier, c’est courir à la ruine ! Le monde entier ne peut que nous échapper, car lui aussi est en « travail d’enfantement » (Rm 8,22). De même la personne humaine est destinée à un dépassement d’elle-même, dans la foi absolue que, selon la bonne nouvelle proclamée par Jésus, ce qui est précaire, transitoire, mortel, ne l’est finalement qu’en apparence. Un jour, tout ce qui existe sera changé, l’homme et l’univers tout entier. Le monde nouveau qui sortira de l’ancien sera enfin le Royaume de Dieu. S’accrocher à ce monde inachevé, et qui passe, c’est vraiment de la folie qui conduit à la catastrophe.
(v. 37) : il n’y a rien de plus précieux pour l’homme que la vie, à plus forte raison la vie éternelle. Il n’y a aucune monnaie d’échange qui soit valable ! Aimé de Dieu, sauvé par lui, j’ai vraiment plus de valeur que toutes les richesses périssables du monde entier ! Ne pas me laisser éblouir stupidement ! C’est par le renoncement que je parviendrai à me réaliser en plénitude…
v. 38 : « Si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les anges ».
Il y aura un dernier jour où le Fils de l’homme viendra dans la gloire : alors le monde sera définitivement transformé et le Royaume de Dieu sera achevé. On verra ce jour-là (mais il sera trop tard pour changer !) qui avait raison ! et quelle était la véritable réalité !
Réalité du monde temporel que les hommes, en s’y accrochant, croyaient solide !
Réalité du monde éternel, sorti de l’autre, comme l’arbre, du grain de sénevé.
On peut rougir de Jésus de Nazareth en refusant de croire à la Bonne Nouvelle, et en menant sa vie à la conquête de l’avoir, du savoir et du pouvoir…
Jésus rougira au dernier jour de tous ceux qui auront refusé de le suivre dans leur aveuglement à ne pas voir le Royaume de Dieu qui se préparait.
L’expression “génération adultère et pécheresse” fait penser à une tournure analogue que l’on trouve en Matthieu, à propos du signe du ciel refusé par Jésus (Mt 16,4 et 12,39) : « génération mauvaise et adultère ». La génération est adultère en ce sens qu’elle a été infidèle à son Époux divin, l’union du Seigneur et de son peuple étant, depuis Osée, comparée souvent à une union conjugale.
Qui est donc Jésus pour avoir de telles exigences ? Jésus est le « Juge eschatologique » de la fin des Temps, annoncé par le prophète Daniel 7, 13. Il est le “Fils de l’homme” venant sur les nuées du ciel. Jésus s’attribue là, un pouvoir extraordinaire….
« Seigneur, je veux Te faire confiance, Te croire sur parole et Te suivre jusqu’au bout ! »
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