Mc 1,12-13 LE SÉJOUR DE JÉSUS AU DÉSERT

Publié le par GITANS EN EGLISE

Mc 1,12-13 : LE SÉJOUR DE JÉSUS AU DÉSERT

( voir aussi Matthieu 4,1-11 ; Luc 4, 1-13 )

 

                        Le Baptême et la Tentation de Jésus forment un tout. Lors de son Baptême, Jésus est consacré Christ et Fils de Dieu. Au cours de son séjour au désert, Jésus est amené à choisir de quelle façon il accomplira sa mission. Ce sont les deux volets du dyptique qui ouvre l’évangile de Marc dont la thèse peut se résumer ainsi : l’annonce de la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu en et par Jésus Christ (Mc 1,14-15).

            Comme pour le Baptême de Jésus, Marc est très bref pour parler de son séjour au désert et de son affrontement avec Satan : tout juste deux petits versets, mais dont tous les mots sont significatifs.

            v. 12 : « Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert. »

            v. 13 : « Et dans le désert il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient ».

            « Aussitôt »… Ce mot, si souvent utilisé par Marc et le plus souvent de façon approximative, prend ici tout son sens. En effet, à peine Jésus a-t-il été intronisé comme Messie et Fils, qu’immédiatement « l’Esprit » qui est venu sur lui « le pousse » non à évangéliser les foules, mais à se retirer dans le « désert ».

            C’est sous l’action impérative de cet « Esprit » qui transportait, au sens littéral, le prophète Ézéchiel : « … Il me saisit par une mèche de cheveux ; puis l’Esprit me souleva entre ciel et terre… Il m’emmena à Jérusalem, à l’entrée de la porte intérieure… » (Ez 8,3) « L’esprit du Seigneur tomba sur moi… » (Ez 11,5), - que Jésus, aussitôt après son baptême est ainsi « jeté » au désert (c’est le sens exact du texte grec original). Cette remarque nous laisse deviner l’originalité de Marc, tant littéraire que théologique, si on la compare à ce que nous rapportent Matthieu et Luc.

            Une première constatation s’impose : le texte de Marc est très court : deux versets, alors que Matthieu en a 11 et Luc en a 13.

            Le récit de Marc n’est pas le résumé des deux autres : il est tellement différent qu’il s’inspire vraisemblablement d’une tradition indépendante.

            Marc souligne que la tentation est présente pendant tout le séjour de Jésus au désert ; selon Matthieu et Luc, elle survient seulement au bout de quarante jours.

            Matthieu et Luc soulignent le jeûne de Jésus pendant quarante jours ; chez Marc, il n’est nullement question de jeûne : les anges servent Jésus.

            Pour Matthieu et Luc, Jésus revit pour son compte les tentations qu’a connues Israël au désert : toutes les citations sont tirées du livre du Deutéronome (Ch. 8), qui est une relecture des événements de l’Exode. Chez Marc, aucune référence explicite.

            Enfin Marc est le seul à noter que Jésus « vivait parmi les bêtes sauvages ».

            Le schématisme assez original de Marc pourrait à première vue nous dérouter ; en fait Marc insère dans ce bref récit une réflexion théologique et même déjà une christologie profonde. Les termes et les images qu’il emploie ont une réelle signification. Essayons de mieux les comprendre.

1.    Jésus s’enfonce dans le « désert », comme le Peuple d’Israël.

Il se présente comme le nouveau Moïse, le nouvel Élie.

            Pour le peuple d’Israël, dans son aventure spirituelle, le « désert » a toujours eu une importance exceptionnelle : il a été le lieu des choix décisifs ; le lieu de la rencontre privilégiée avec Dieu. C’est au désert du Sinaï que s’est formé l’Israël de l’Exode, sorti d’Égypte pour aller adorer son Dieu. C’est là que Dieu s’est révélé à Moïse comme partie prenante d’une Histoire de salut (le Buisson ardent, Ex 3) et qu’il a proposé son Alliance au peuple d’Israël (Ex 19). Mais c’est là aussi, que tout en faisant l’expérience du salut, Israël, succombant à la tentation d’apostasie, adora le Veau d’Or (Ex 32). D’où cette errance pendant quarante ans, le temps qu’eût disparu cette génération pécheresse, avant d’entrer dans la Terre Promise. (Le nombre symbolique de quarante fait allusion à bien des événements de l’Exode : Ex 24,18 ; 34,28 ; Dt 9,25).

            La figure du « désert » hante irrésistiblement l’âme israélite, et tout au long des siècles, résistants et réformateurs refont le pèlerinage aux sources, qu’il s’agisse du Prophète Élie (1 R 19,8), des frères Maccabées ou des adeptes de la communauté de Qumrân, jusqu’à Jean le Baptiste préparant dans le désert « les chemins du Seigneur » (Mc 1,1-8).

            Aussi dans les milieux prophétiques surtout, une idée va germer : le séjour au Sinaï n’a été que « le temps des fiançailles ». Dieu restaurera avec son peuple de nouvelles relations d’amour et ce sera le « nouvel Exode », beaucoup plus glorieux et triomphant que le premier (cf. Isaïe 43). Le livre du Prophète Osée est un des premiers à se faire l’écho de cette espérance : « Je vais la séduire, la conduire au désert et parler à son cœur… Je te fiancerai à moi pour toujours. » (Os 2,16). Plus près de l’ère chrétienne, l’espérance se précisera : celui qui instaurera le nouvel Exode, le Messie de Dieu, viendra du désert (Is 40,3 ;cf. Ap 12,13) : il y préparera un peuple nouveau « au cœur bien disposé » mais auparavant il devra affronter l’ « Adversaire » - ce qui est la traduction exacte de « Satan » en hébreu.

            En quelques mots, Marc proclame sa foi et celle de la Communauté : Jésus Christ, vainqueur de Satan, est vraiment le Nouveau Moïse et le Nouvel Élie, l’initiateur d’un Peuple nouveau pour une Alliance nouvelle.

2.    Jésus Christ au désert est le « Nouvel Adam ».

            D’autre part, ce qui peut paraître étrange chez Marc, comme « la vie parmi les bêtes sauvages » et « le service par les anges », présente toute une harmonie biblique. En effet, la théologie de Marc qui paraît si fruste et toute en image, comme en bandes dessinées, rejoint en fait une des grandes lignes de la théologie de Paul. Nous la trouvons bien exprimée dans ce passage de l’épître aux Romains : « De même que la faute d’un seul (Adam) a entraîné pour tous les hommes une condamnation, de même l’œuvre de justice d’un seul (Jésus Christ) procure à tous une justification qui donne la vie. De même que, en effet, par la désobéissance d’un seul homme, la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l’obéissance d’un seul, la multitude sera-t-elle constituée juste. » (Rm 5,18-19).

            Jésus est le Nouvel Adam. Les allusions de Marc suffisent à nous y faire penser. Déjà la descente de l’Esprit « comme une colombe » nous faisait penser à une nouvelle création dont Jésus serait le nouvel Adam obéissant. Le climat paradisiaque de Mc 1,13 évoque ce que prédisait le livre d’Isaïe : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira… Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main. » (Is 11,6-8 ; cf. Is 65,25 ; 35,5-10 ; Ez 34,23-28 ; Dt 32,10). Et le prophète ajoute : « Tout le pays sera rempli de la connaissance du Seigneur ».

            Marc suggère qu’avec Jésus Christ, l’harmonie entre l’homme et la création est restaurée : Jésus recrée en sa personne, symboliquement les conditions de la vie du paradis terrestre. Pour Marc, Jésus Christ inaugure les temps messianiques : il ouvre à nouveau les portes du paradis : à son baptême n’a-t-il pas vu « les cieux se déchirer » ? (Mc 1,10).

                Proclamé Christ et Fils de Dieu lors de son Baptême, Jésus se montre vraiment Fils dans l’obéissance et dans la foi (cf. He 2,18 ; 4,15). : dans le mystère de sa Tentation, il inaugure une Humanité nouvelle qui est invitée à entrer dans une Alliance nouvelle. Chacun ou chacune doit la prendre à son compte. L’apôtre Paul nous le rappelle dans l’épître aux Philippiens : « Ayez en vous les sentiments du Christ Jésus : lui qui est de condition divine, il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes : il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur la croix. Voilà pourquoi Dieu l’a élevé et lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom. » (Ph 2,5-9).

            Ainsi, aimé du Père et saisi par l’Esprit, Jésus, cet homme parfaitement heureux, se prépare à proclamer l’Évangile de Dieu.

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