Mc 1,40-45 JÉSUS GUÉRIT UN LÉPREUX
Mc 1,40-45 : JÉSUS GUÉRIT UN LÉPREUX
( voir aussi Matthieu 8,1-4 et Luc 5,12-16 )
Ce récit de guérison joue ici un double rôle. D’une part, il accentue l’image d’un Jésus qui libère de tout mal, y compris le mal qui exclut un homme de la vie sociale et religieuse de son peuple. Telle était la situation du lépreux. D’autre part, le récit nous présente Jésus comme respectueux de la Loi juive. Marc prépare ainsi le chapitre deux où Jésus sera pris à partie à propos de certaines observations et pratiques juives.
Notons au passage le rôle important du prêtre : personnage principal de la vie sociale et religieuse ; ainsi que l’ordre donné par Jésus de garder secrète la guérison faite par Jésus.
Notons enfin que ce texte est encadré par deux formules semblables : au début « un lépreux vient trouver Jésus » : c’est une démarche personnelle ; à la fin « de partout on venait trouver Jésus » :c’est une démarche collective. Jésus, c’est “Dieu-venu-à-la-rencontre-de-l’homme” ; encore faut-il que l’homme vienne à la rencontre de Celui qui a déjà fait le premier pas. « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui… » (Ap 3,20). Jésus frappe, appelle, accueille… mais ne force jamais la porte…
v. 40 : « Un lépreux vient trouver Jésus ; il tombe à ses genoux et le supplie : “Si tu le veux, tu peux me purifier. »
Le récit commence par une transgression de la Loi de Moïse : le lépreux n’aurait pas dû se trouver sur la route de Jésus ni surtout pouvoir l’approcher. Selon la Loi de Moïse, les lépreux devaient se tenir à l’écart, hors des villages et éviter tout contact avec qui que ce soit. Voilà ce que dit le Lévitique : « Le lépreux, atteint de ce mal portera ses vêtements déchirés et ses cheveux dénoués ; il se couvrira la moustache et criera “Impur ! Impur !” Tant que durera son mal, il demeurera à part : sa demeure sera hors du camp » (Lv 13,45-46). Ils étaient considérés comme des morts vivants à ne regarder que de loin ; à l’époque de Jésus cette maladie était pratiquement incurable et surtout contagieuse. Non seulement le malade était mis au ban de la société civile, mais il était en quelque sorte “excommunié” de la société religieuse, une telle maladie étant regardé comme la marque de fautes graves, donc comme un châtiment de Dieu. C’est pourquoi le lépreux était « impur » ! (Dt 28,27). Ceux qui les approchaient devenaient également “impurs”.
Ici, le lépreux enfreint la loi et les tabous puisqu’il s’approche de Jésus sans en avoir le droit. Cela prouve l’immense souffrance de son état, qu’il exprime par son émouvante prière, et toute la confiance qu’il a en ce Jésus qui a déjà guéri des malades et chassé l’esprit impur (Mc 1,25.34). On peut remarquer qu’il s’approche de Jésus seul, les disciples s’étant sans doute écartés pour ne pas devenir impurs… Jésus est bien le seul à accepter que s’écroulent les vieilles croyances. Il va même plus loin, puisqu’il touche le lépreux :
v. 41 : « Pris de pitié devant cet homme, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : “Je le veux, sois purifié »
v. 42 : « A l’instant même, sa lèpre le quitta et il fut purifié ».
Jésus n’a pas une « loque » devant lui, mais « un homme » ! Cette remarque du texte est importante. Sa détresse l’a ému profondément. Il aurait pu le purifier sans le toucher ; on le verra guérir à distance la fille d’une Syro-Phénicienne (Mc 7,29) ou le fils d’un officier romain (Jn 4,50-52). Mais il a voulu faire ce geste significatif, et c’est la force de ce miracle : en touchant l’intouchable, Jésus guérit l’homme qui le lui demandait avec confiance. C’est le signe que le bien est plus fort que le mal. Le miracle est moins dans la guérison de la maladie, que dans l’acceptation de Jésus de devenir lépreux pour sauver un homme. Voilà la Bonne Nouvelle : « Jésus est venu pour servir et non pour être servi, il est venu pour donner sa vie afin de sauver celle des autres ». Avec Jésus les lois ne sont pas faites pour être des barrières qui enferment, qui isolent, qui excluent…mais pour être au service de la liberté et du bonheur de l’homme. En somme Jésus approuve pleinement la démarche hors cadre du lépreux. Il l’exauce immédiatement, par un geste et par une parole qui reprend exactement les termes de sa prière.
v. 43 : « Aussitôt Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère :
v. 44 : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. Et donne pour ta purification ce que Moïse prescrit dans la Loi : ta guérison sera pour les gens un témoignage ».
La guérison d’un lépreux, assimilée à un exorcisme, était une sorte d’exploit comparable à la résurrection d’un mort. C’était d’ailleurs l’un des “signes” de l’avènement messianique du Règne de Dieu : « Les lépreux sont purifiés » (Mt 11,2.5 ; Lc 7,18.22). C’est pourquoi il fallait que la guérison soit constatée officiellement. C’est le Prêtre qui jouait ce rôle social et religieux.
Quand Jésus guérit, il restaure l’homme tout entier, physiquement et spirituellement. C’est cela aussi qu’il faut constater : il faut que l’ex-lépreux puisse redevenir un homme véritable au regard des autres, qu’il puisse réintégrer sa famille, reprendre sa place dans la synagogue, au sein du peuple des croyants ; il doit officiellement être reconnu « purifié » ; seul le prêtre peut le déclarer légalement. C’est un geste de communion que pose Jésus, qui efface l’exclusion causée par la maladie.
En même temps que Jésus fait accomplir la Loi au lépreux guéri, il adresse un signe fort au prêtre qui devrait au moins s’interroger sur l’identité de Jésus exerçant un pouvoir messianique… Il est vrai que nous sommes encore au premier chapitre, à la quarantième ligne de l’Évangile de Marc. Jésus ne fait que commencer sa mission.
C’est aussi à cause de cela qu’il donne une sévère consigne de silence au lépreux guéri, qui n’en tiendra pas beaucoup compte… Il faut avouer qu’il ne pouvait pas beaucoup cacher sa guérison ! Jésus ne voulait pas que l’on se trompe sur son compte, sur sa véritable mission, qu’on ne voit en lui qu’un simple guérisseur… D’où ce « secret messianique », dix fois répété dans l’Évangile de Marc, pour éviter toute ambiguïté sur sa mission.
v. 45 : « Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte qu’il n’était plus possible à Jésus d’entrer ouvertement dans une ville. Il était obligé d’éviter les lieux habités, mais de partout on venait à lui. »
Il est visible que Marc relit cet événement à la lumière de la résurrection et l’actualise pour sa communauté. En transformant ce qui, à l’origine, était, une transgression du silence imposé par Jésus, il fait du lépreux guéri l’exemple du missionnaire de la primitive Église : « Il se mit à proclamer bien hait et à répandre la nouvelle = l’Évangile ». « On venait à lui de toute part » correspond bien aux succès missionnaires signalés dans les Actes des Apôtres, après la résurrection (cf. Ac 2).
Les destinataires de Marc sont des païens convertis qui subissent la persécution des Romains et l’incompréhension des chrétiens d’origine juive. Au-delà du lépreux que Jésus a purifié, il pense à tous les païens « impurs », pour leur dire : « N’ayez pas peur de vous approcher du Christ, il vous “touchera” (c’est-à-dire, il vous accueillera). Vous pouvez même devenir, vous aussi, des missionnaires qui irez dans le monde entier proclamer que Jésus est vainqueur du mal, puisqu’il est venu pour tous afin que naisse une humanité nouvelle où les barrières soient abolies ».