Mc 14,32-42 L'ANGOISSE DE JÉSUS À GETHSÉMANI
Mc 14,32-42 L’AGONIE DE JÉSUS À GETHSÉMANI
( voir aussi Matthieu 26,36-46 et Luc 22,39-46 )
Nous commençons ici le récit de la Passion de Jésus.
Dans les quatre Évangiles, le récit de la Passion tient une place importante. Ce n’est plus seulement une succession de petits épisodes, comme dans le reste de l’Évangile. Pour la première fois, nous rencontrons un long récit qui forme un tout, où les événements s’enchaînent les uns les autres.
La place de l’échec et de la souffrance, dans la vie de Jésus, n’a pas été passée sous silence ni seulement rapidement évoquée. Certes, la résurrection de Jésus éclaire d’une lumière nouvelle ces heures difficiles : la Passion ne conduit pas à l’écrasement, la mort n’a pas le dernier mot. Mais comment bien comprendre cette résurrection ? Comment continuer à rencontrer Jésus comme quelqu’un de vivant, sans se rappeler toute la dureté de son combat, toute la force de l’hostilité rencontrée, toute la vigueur de ses choix ? Autant de questions auxquelles nous ne pouvons échapper !
Un premier récit de la Passion de Jésus a circulé très tôt dans les premières communautés chrétiennes à partir des souvenirs des premiers témoins. Plus tard, chacun des évangélistes a repris et complété ce récit primitif, en relisant ces événements à partir des questions et des préoccupations de la communauté dans laquelle il se trouvait. À partir du même récit, nous avons donc des interprétations différentes, qui nous disent chacune quelque chose de ce que les croyants ont perçu de la personne de Jésus, du sens de la vie, de la façon de revivre avec lui le même combat, la même fidélité.
Ainsi la présentation que nous en fait Marc est influencée par ce que vivent les chrétiens de Rome au cours des années 60. En exposant simplement les faits, aussi déroutants soient-ils, Marc insiste sur la réalisation déconcertante du projet de Dieu, à travers la souffrance et la mort : le Messie, le Fils de Dieu, c’est le Crucifié !
Matthieu voit dans ces événements la mort d’un vieux monde et la naissance d’un monde nouveau. Et pour en témoigner, prend corps une communauté nouvelle, l’Église. Pour un Juif, suivre Jésus, ce n’est pas renier son peuple mais lui permettre de découvrir la réalisation tellement attendue de la promesse de Dieu.
Le récit de Luc met en valeur la fécondité de la mort du prophète Jésus. Aujourd’hui, sur la Croix, s’ouvre le temps du pardon et du salut offerts à tous. La fidélité vécue jusqu’au bout est payante. La parole du prophète n’est pas morte mais elle va continuer sa route et porter du fruit. Et le livre des Actes montrera comment Jésus revit sa Passion dans la vie de ses disciples.
Chez Jean, la Passion se présente comme une marche, victorieuse. Sur la Croix, l’amour de Dieu éclate au grand jour. Élevé de terre, Jésus attire à lui tous les hommes. Au moment de sa mort, l’esprit est remis. Tout est achevé, car tout est donné. La mort est vaincue par la vie !
Relisons ce texte à travers la vision de Marc. Nous apprenons beaucoup sur Jésus qui, d’abord, paraît près de nous : « Il a connu l’épreuve, comme nous, et il n’a pas péché » (He 4,15). Comme nous, il a besoin de compagnons pour porter la frayeur et l’angoisse (Mc 14,33) qu’il éprouve à l’approche de l’épreuve. Il apparaît également très près de Dieu. Il a un amour tout filial à son endroit : « Abba ! Père ! » (v.36). Son plus grand désir – son unique désir, au fond – est de faire la volonté de son Père ! (v.36).
Comparons l’agonie en Marc avec un texte de Jean qui ne dit rien de l’agonie de Jésus :
| Mc 14,41b | L’Heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs | Jn 12,23 | L’Heure est venue pour le Fils de l’homme d’être glorifié |
| Mc 14,34a Mc 14,35b
| Mon âme est triste à en mourir Il priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui | Jn 12,27
Jn 12,27 | Maintenant je suis bouleversé. Que puis-je dire ? Père… …délivre-moi de cette heure ! |
| Mc 14,42b Mc 14,41b.42a | Le voici tout proche celui qui me livre Levez-vous ! Allons ! | Jn 14,30b Jn 14,31b | Le prince du monde va venir Levez-vous, partons d’ici |
Le thème central qui se dégage de ces textes est celui de l’Heure (cf. Jn 2,4).
L’Heuredésignant, dans cette tradition, aussi bien la mort que la glorification.
L’Heure de Jésus est une heure d’agonie… (cf. Lc 22,44).
L’Heure d’agonie est voulue par le Père… (Mc 9,31).
L’Heure voulue par le Père est celle de l’amour…
v. 32 : « Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : “Restez ici ; moi je vais prier ».
Luc (22,39) situe Gethsémani sur le mont des Oliviers ; Jean est encore plus précis : ce “domaine” est en fait un jardin, au-delà du torrent du Cédron, où Jésus avait coutume de se retrouver avec ses disciples (Jn 18,1-2). En contrebas du mont des Oliviers, il devait y avoir un pressoir à huile (en hébreu Gath Shemanîm), d’où le nom de Gethsémani.
Jésus, n’a pas fait semblant d’être un homme. Face à la mort violente qu’il voit venir, il éprouve ce que c’est que se sentir seul, abandonné, incompris…
v. 33 : « Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse ».
Jésus prend avec lui les trois disciples qui avaient été témoins de sa Transfiguration. Cette liaison entre les deux scènes est soulignée, discrètement mais sûrement, par Marc : il reprend ici la notation : « Ils ne savaient que lui dire » (v.40) qu’il avait déjà écrite lors de la Transfiguration (9,6).
C’est bien en homme que Jésus va souffrir : Marc parle de frayeur et d’angoisse ! Mais ses souffrances ne prennent leur pleine valeur que parce qu’elles sont en même temps celles d’un homme-Dieu.
v. 34 : « Il leur dit : “Mon âme est triste à en mourir. Demeurez ici et veillez ».
Notre âme a coûté cher ! Nous n’y pensons pas assez… Écoutons Jésus nous dire, comme à ses disciples : Ne m’abandonnez pas… Restez proches de moi… Soutenez-moi !...
v. 35 : « S’écartant un peu, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui ».
v. 36 : « Il disait : « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! ».
L’heure, comme la coupe (v.36), désigne le moment décisif de la vie de Jésus, celui de sa Passion qui vient. La coupe est une image biblique qui désigne la portion, soit de récompense (Ps 16,5), soit de châtiment (Jér 25,15 ; 49,12 ; Ps 11,6), que Dieu réserve aux bons et aux mauvais. Ici, c’est un calice d’amertume, qui symbolise la Passion, maintenant imminente. Jésus prie donc son Père de l’éloigner, s’il est possible. C’est le vœu spontané de la nature humaine qui s’effraie devant la perspective de la Passion toute proche. Mais l’amour est le plus fort, et Jésus soumet sa volonté à celle de son Père (cf. Mt 6,10). Remarquons que la prière de Jésus au v.36 reprend l’essentiel du Notre Père, que Marc ne nous a pas transmis par ailleurs. À la suite de Jésus, le chrétien est appelé à se tenir devant Dieu comme un petit enfant confiant devant son Père. Ce Dieu, il pourra l’appeler du nom affectueux de « papa » (c’est le sens du mot araméen “Abba”) ; voir Rm 8,15 ; Ga 4,6. C’est le mot qu’emploie l’enfant pour parler à son Père. Jésus est le premier à s’adresser à Dieu avec une telle familiarité. C’est tellement surprenant que Marc a laissé le mot tel quel dans son texte, sans le traduire en grec.
v. 37 : « Puis il revient et trouve ses disciples endormis. Il dit à Pierre : “Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller une heure ? »
Pierre, Jacques et Jean sont là, associés par amitié à ce moment important de la vie de Jésus… mais ils sont incapables d’y prendre leur place, dépassés par les événements… Pendant que Jésus ressent « frayeur et angoisse », pendant que son « âme est triste à en mourir », ils dorment paisiblement… Pierre vient pourtant d’affirmer : « Même si je dois mourir avec toi… »… et il dort, lui aussi… Jésus n’en demandait pas tant… Il ne demandait « qu’une heure » d’amitié, de compassion… Elle lui fut refusée… Ils n’eurent pas le courage de faire ce que fait une infirmière près de son malade, un fils près de la meilleure des mères consumée par la fièvre… Ce fut l’abandon complet… Comme ils durent le regretter en y repensant plus tard…
Simon, tu dors ! Tu n’as pu veiller une heure avec moi ? C’est à Pierre que Jésus s’adresse. Il est encore temps de réagir, de se ressaisir… C’est à chacun de nous aussi que Jésus s’adresse, aujourd’hui encore ! Comme l’écrivait Pascal : « Jésus est en agonie jusqu’à la fin du monde » : alors qu’allons-nous faire ? Dormir paisiblement, ou lutter pour lui tenir compagnie, pour veiller avec lui, c’est-à-dire auprès de ceux qui souffrent ?...
v. 38 : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair est faible ».
La tentation sera celle de quitter Jésus dans le malheur (14,50). Ici, la chair qui est faible, ne désigne pas l’aspect sexuel en l’homme. Selon les Juifs, l’homme était esprit en tant qu’il était à l’image et à la ressemblance de Dieu ; il était chair en tant qu’il demeurait faible et porté à se rechercher plutôt qu’à s’en remettre à Dieu. Jésus rappelle cette expérience que nous connaissons tous : même si nous sommes ardents à vouloir faire la volonté de Dieu, nous n’en éprouvons pas moins des résistances profondes (Rm 7,14-24), des tiraillements, des divisions, des échecs…
Veillez et priez ! L’invitation est renouvelée aux apôtres plusieurs fois. C’est une part du travail du veilleur : se tourner vers le Père, pour trouver en lui la force nécessaire aux choix difficiles (cf. Mc 13,33-37). Pour ne pas entrer en tentation : c’est-à-dire, dans le cas présent, pour ne pas tomber (v.27) ; hélas ! Ils tomberont en fuyant et, dans le cas de Pierre, en reniant son maître (vv.30.50).
v. 39 : « Il retourna prier, en répétant les mêmes paroles ».
La prière est un thème central de cet épisode. Le mot revient souvent (vv. 32.35.38.39). Les paroles que Jésus prononce en priant sont rapportées (v.36). Jésus est plusieurs fois décrit en train de prier (vv.35-36-39). C’est dans la prière incessante, en répétant les mêmes paroles (v.35.39), que Jésus parvint à dominer les résistances qui se dressaient en lui. Il sort de la prière vigoureux et décidé à accomplir sa mission jusqu’au bout (v.42). Il s’agit du salut du monde entier.
v. 40 : « Quand il revint près des disciples, il les trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis. Et ils ne savaient que lui dire. »
Il les trouva endormis ! Pour la deuxième fois, Jésus les supplie de ne pas le laisser souffrir seul, de l’aider de leur présence, de leur amitié. Pour la deuxième fois Jésus est abandonné par ses amis…
Ils ne savaient que lui dire ! Cette phrase banale fait écho à la même réponse entendue lors de la Transfiguration… « tant était grande leur frayeur », ici sans doute, leur incompréhension !
v. 41 : « Une troisième fois, il revient et leur dit : Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs ».
v. 42 : « Levez-vous ! Allons ! Le voici tout proche, celui qui me livre ».
Jésus, pour la troisième fois, trouve ses disciples endormis. Il a dû se résigner à surmonter son épreuve, seul. Il est prêt maintenant à entrer librement dans sa Passion. Ses disciples, eux, ne le sont pas… Pour montrer qu’il domine parfaitement la situation, Jésus fait à ses disciples une dernière réflexion, assez ironique, qui semble dire : « Ce n’est vraiment plus le moment de dormir ! ». Ils vont d’ailleurs dans un instant s’en rendre compte, et très vite se retrouver sur leurs jambes, prêts à s’enfuir…