Mc 3,1-6 JÉSUS GUÉRIT UN JOUR DE SABBAT
Mc 3,1-6 JÉSUS GUÉRIT UN JOUR DE SABBAT
( l’homme à la main paralysée )
( voir aussi Matthieu 12,9-14 et Luc 6,6-11 )
Un nouvel affrontement entre Jésus et les pharisiens les dressera sur leurs positions inconciliables. Jésus ne recherche que le salut des hommes, dont la guérison corporelle est une figure et une garantie, tandis que les pharisiens ne se soucient que de l’observance des lois, vue comme un absolu. Mieux encore, l’un veut donner la vie en plénitude ; les autres recherchent les prétextes qui leur permettraient de faire périr un ennemi gênant (vv.2.6).
Cinquième et dernière controverse. Le ton n’a cessé de monter. L’opposition est au plus fort…
v. 1 : « Une autre fois, Jésus entra dans une synagogue ; il y avait là un homme dont la main était paralysée. »
Jésus s’insère tranquillement dans le cadre juif traditionnel de la synagogue, lieu privilégié de la proclamation de la Loi de Moïse, de la lecture de l’Écriture, du rappel du Dieu créateur et du Dieu de l’Alliance. C’est l’assemblée communautaire du jour du sabbat. Scribes et pharisiens sont ici en force.
Un homme à la main paralysée y a précédé Jésus.
v. 2 : « On observait Jésus pour voir s’il le guérirait le jour du sabbat ; on pourrait ainsi l’accuser. »
En cette maison de prière, ni les cœurs, ni les regards ne sont tournés vers le Dieu de la Parole ; ils sont braqués sur Jésus qui est observé de toute part, avec l’espoir de le prendre en défaut et de pouvoir l’accuser légalement.
Jésus se trouve donc face à un homme infirme et aux pharisiens qui l’épient pour le prendre en flagrant délit de violation de la Loi s’il vient à le guérir, là, dans la synagogue, aujourd’hui, jour de sabbat. C’est une épreuve de force qui se prépare… La tension est à son comble ! La balle est dans le camp de Jésus…
v. 3 : « Jésus dit à l’homme qui avait la main paralysée : “Viens te mettre là devant tout le monde”. Et s’adressant aux autres :
v. 4 : « Est-il permis le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal ? de sauver une vie ou de tuer ? » Mais ils se taisaient. »
Jésus est un homme libre ! Rien ne peut le faire dévier de sa route. Le complot de toute l’assemblée, loin de lui faire peur, le provoque à l’action. C’est lui qui attaque et qui prend la main. C’est lui qui interroge !
C’est donc Jésus qui lance le débat en demandant à l’infirme de venir se placer bien en vue de toute l’assemblée. Ce qui est un comble ! En effet, par égard pour la sainteté de Dieu, on tenait à l’écart de la synagogue toute personne portant un signe de l’imperfection de la création, et donc les infirmes et les malades. Le geste de Jésus est violent, scandaleux pour les Juifs : il place au centre de la synagogue un signe visible de l’imperfection de la création. N’est-ce pas une injure faite à Dieu lui-même ?
En fait, il oblige à un déplacement. Cet homme, infirme, reste image de Dieu. Dire que Dieu a créé, c’est dire qu’il continue, aujourd’hui encore, à créer. Ce Dieu célébré ne nous fige pas dans le présent de notre situation. Il nous tourne vers le changement possible pour nos vies individuelles ou de communauté. Debout au centre de la synagogue à l’appel de Jésus, cet homme handicapé dit mieux qu’aucun commentaire qui est véritablement Dieu. Et cette parole silencieuse vient interroger non plus nos seuls raisonnements, mais notre agir même.
Le véritable disciple n’est-il pas celui qui ose exposer sa vie, celle de la société avec ce qu’elle a d’incomplet, de paralysé, à la présence du Dieu créateur ? Le sens du sabbat n’est-il pas de ne plus avoir peur de tout ce qui défigure les individus ou les sociétés, mais d’entrer résolument en alliance avec ce Dieu qui recrée ?
Les versets 1 et 2 présentaient la situation ; l’action commence véritablement au verset 3.
L’objet du débat, c’est le sabbat, dans la manière dont scribes et pharisiens obligent le peuple à le pratiquer.
Au-delà des préceptes particuliers, Jésus va droit à la question de fond. L’observance matériellement exacte des lois du sabbat se trouve située du côté du mal et de l’homicide. Refuser au malade la guérison, ce serait lui refuser une vie saine et même le salut total qu’une guérison corporelle lui rendrait plus visible et accessible. Ne pas secourir le prochain qui souffre, parce que c’est le sabbat, est-ce faire la volonté de Dieu ?
Quand Jésus pose la question : « Est-il permis… ? », il met le doigt sur la plaie. Il rend évidente l’impiété de cette piété – comment autrement faire place au règne rénovateur de Dieu ? – mais rencontre une résistance intraitable : les adversaires s’enferment dans le silence. C’est alors que Jésus donne la réponse : indigné et attristé de leur refus, il « transgresse » le commandement et ainsi l’accomplit ! Il guérit l’infirme !
Jésus questionne en suggérant la réponse : le bien n’est pas dans “l’observance”, ni le mal dans la “non-observance” des lois du sabbat. Le mal ici, consisterait à observer la Loi, donc à ne pas faire le bien qui était possible ! Évidemment le système rassurant de la Loi est ébranlé par Jésus ! Il faut donc qu’il disparaisse (v.6)… Déjà la Passion se profile à l’horizon (v.6)…
« Mais ils se taisaient » : Jésus demandait une réponse immédiate : le bien ou le mal, la vie ou la mort !… Il ne reçoit que du silence ! Ils sont déconcertés, scandalisés, mais bousculés quand même : personne ne veut répondre. Ils sont trop sûrs de posséder la vérité. En même temps ils ont trop peur de perdre leurs prérogatives et leur pouvoir. Ils préfèrent refuser dialogue et discussion, en signe de protestation. Pour des maîtres de la Loi, c’est un silence coupable !
v. 5 : « Alors promenant sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leurs cœurs, il dit à l’homme : “Étends la main”. Il l’étendit, et sa main redevint normale. »
Marc notera souvent les regards et les émotions de Jésus. Il rappelle ainsi que, si nous sommes amenés par l’évangéliste à reconnaître en Jésus celui qui est le Christ et le Fils de Dieu, il ne faudrait pas faire de Jésus un surhomme qui aurait fait semblant d’être homme. Comme tout homme, Jésus a connu aussi bien des regards de bonté, que des moments d’impatience et d’irritation (cf. Mc 1,41-43).
Jésus laisse paraître sa profonde tristesse, devant le refus de l’assemblée, devant son obstination, devant le mal qui atteint l’homme, devant l’endurcissement des cœurs…
Alors il guérit l’homme à la main paralysée, au beau milieu de la synagogue, un jour de sabbat, devant toute l’assemblée.
C’est une provocation sur toute la ligne, mais au profit de la vie, du bien, du salut, de la vérité !
Qui est cet homme qui possède un tel pouvoir ? En guérissant cet homme, Jésus fait œuvre de libération : il est tout à fait dans le rôle du Messie attendu. Malgré le grand “secret”, Marc laisse progressivement le voile se soulever (pour ceux au moins qui veulent ouvrir les yeux et les oreilles). Chaque controverse a apporté une lumière, un nom nouveau :
Jésus est le Fils de l’homme qui a le pouvoir de pardonner les péchés (Mc 2,10)
Jésus est le Médecin qui vient guérir tous les malades (Mc 2,17)
Jésus est l’Époux par qui les noces de Dieu avec l’humanité sont inaugurées (Mc 2,19)
Jésus est le Maître du Sabbat (Mc 2,28 : 3,5).
v. 6 : « Une fois sortis, les pharisiens se réunirent avec les partisans d’Hérode contre Jésus, pour voir comment le faire périr ».
Réaction violente : Jésus doit mourir ! On n’est encore qu’au chapitre 3 de l’évangile et on sait déjà que Jésus mourra en raison de l’incompatibilité de son enseignement d’ouverture et de vie, avec celui d’enfermement et d’exclusion des scribes et des pharisiens.
La violence de cette réaction fait penser que ce verset pourrait bien être la conclusion de l’ensemble des cinq controverses et pas seulement de celle-ci ; bien que la leçon donnée par Jésus à l’assemblée de cette synagogue ait été sévère !
Pharisiens et hérodiens sont, chez Marc, les premiers à prendre position au sujet de Jésus : ils le rejettent. Les hérodiens sont des Juifs de Galilée attachés au tétrarque de Galilée, Hérode Antipas, des Juifs sans doute collaborateurs des Romains. Ils étaient opposés aux pharisiens, qui étaient de tendance nationalistes. Mais ici comme toujours, des adversaires se liguent contre un ennemi commun. La façon d’agir de Jésus remet en question l’ordre établi et le menace.
En conclusion : récit sobre et vivant, extrêmement bien construit. C’est comme un bref résumé de tout l’Évangile, où Jésus donne la Bonne Nouvelle, mais rencontre l’opposition et l’incompréhension, avec déjà l’ombre de la Croix. L’affrontement est comme matérialisé dans le texte par cinq oppositions significatives :
Au début, Jésus entre (v1) ; à la fin du récit les pharisiens sortent (v.6)
L’homme arrive avec une main paralysée (v.1) ; il repart avec une main saine (v.5)
Les pharisiens épient insidieusement Jésus (v.2) ; Jésus les dévisage avec colère (v.5)
Jésus interroge (v.4) ; mutisme embarrassé et sournois des adversaires (v.4)
Jésus choisit de faire le bien (v.5) ; eux, s’organisent pour faire le mal (v.6).
Pour rester fidèle à l’enseignement de Jésus, notre Dimanche devrait être le jour de la joie, le jour de la vie, le jour de l’amour, le jour de la fête, le jour de Dieu, le jour où l’on fait du bien, le jour où l’on sauve, le jour où devrait dominer l’attention aux autres, signe tangible de l’attention à Dieu (1 Jn 4,20).