Mc 6,32-44 LA PREMIÈRE MULTIPLICATION DES PAINS

Publié le par GITANS EN EGLISE

Mc 6,32-44  LA PREMIÈRE MULTIPLICATION DES PAINS

 

( voir aussi Matthieu 14,13-21  et  Luc 9,10b-17 ; Jean 6,1-15 )

 

                Au v. 31 Jésus disait aux Douze, tout juste rentrés de mission : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » Marc ajoute en effet que les sollicitations de la foule étaient telles, « qu’on n’avait même pas le temps de manger ». La bonne solution, c’est de partir ! Cette invitation bienvenue traduit l’humanité de Jésus et l’attention qu’il porte à ses Apôtres ; il sait par expérience ce qu’il en coûte de porter la Bonne Nouvelle du Royaume. Il devine qu’ils ont besoin de calme et de repos, de silence et de solitude. Après un long effort, il est toujours conseillé de prendre le temps de décompresser et d’évaluer…

                v. 32 : « Ils partirent donc dans la barque pour un endroit désert, à l’écart. »

                v. 33 : « Les gens les virent s’éloigner, et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux. »

                               Le groupe s’en va en barque. Jusque-là l’histoire paraît vraisemblable. Il est plus étonnant que les gens qui font la route à pied arrivent avant eux à l’endroit où ils vont. L’évangéliste veut, à l’évidence, montrer combien la foule cherche Jésus, combien elle a faim et soif de ce qu’il apporte. Ils viennent de « toutes les villes », ils « courent »… Il y a vraiment une demande, une attente, un désir ! Marc veut signifier l’urgence apostolique, l’urgence d’annoncer l’Évangile… La demande est immense…

On ne peut pas parler de désert véritable aux abords immédiats du Lac de Galilée. L’herbe verte, dont il est question dans le texte (détail propre à Marc), laisse d’ailleurs entendre qu’on n’est pas dans le désert. Il est seulement dit que Jésus invite les siens à partir avec lui « vers un lieu désert ». L’impossibilité de se procurer de la nourriture sur place suggère qu’il s’agirait plutôt d’un endroit sans habitations et sans foule. Sur ce point le groupe, en arrivant, sera déçu, puisque les auditeurs sont déjà là, en masse. Les apôtres ont besoin de repos, d’un temps de désert et d’intimité avec leur Maître ; or ils retrouvent tout de suite ce qu’ils voulaient quitter momentanément. Même le désert symbolique est peuplé pour celui qui veut répondre à la soif de Dieu et de ses frères !

v. 34 : « En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de pitié envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les instruire longuement. »

La seule réaction de Jésus mentionnée par Marc est « la pitié » : pitié devant une foule désemparée, abandonnée. Ce mot est très riche de sens dans la Bible. Dans les Évangiles, la pitié est un sentiment réservé à Jésus. Dans l’Ancien Testament, il est le plus souvent attribué à Dieu. La pitié n’est pas de la commisération ; on la traduit souvent par le mot « miséricorde » : être bouleversé par un sentiment qui vient des entrailles. C’est ce qu’éprouve une mère en voyant son enfant malheureux. Quand Dieu a pitié, son cœur le pousse à agir, en raison de ce qu’il est lui-même, autant que par égard pour les hommes dont il voit la misère. C’est exactement ce qui se passe ici entre Jésus et la foule. Jésus est présenté comme celui qui, revêtu des sentiments de Dieu, rassemble son peuple dispersé et, tel un bon pasteur, le conduit « aux prés d’herbe fraîche » (Ps 23(22),2). Voir aussi : Nb 27,15-17 ; Ps 77(76),21 ; Ps 78(77),52-53.72 ;  Jn 10.

La scène évoque plusieurs pages de l’Écriture. Ézéchiel, par exemple, parle des bergers d’Israël qui laissent leurs troupeaux à l’abandon et « se paissent eux-mêmes » ; le Seigneur Dieu déclare qu’il viendra donc lui-même comme un bon berger soucieux de toutes les brebis (Éz 34,6.16.22-31). « Le Seigneur est mon berger » dit le Psaume 23(22). En reprenant cette image liée à l’espérance messianique, Marc montre clairement qu’en Jésus se réalise la promesse du Seigneur. Il vient pour tous ceux que les responsables officiels oublient.

Autre aspect intéressant à souligner : Jésus s’est souvent trouvé devant des urgences. Il a dû se laisser déranger dans ses projets. Il a cédé devant l’appel des autres, des pauvres, des petits, des affamés… Combien de mamans qui voudrait se reposer et qui ne le peuvent pas. Jésus en a fait concrètement l’expérience, et ses disciples avec lui. C’est cela aussi l’amour ! Faire ce qu’on ne voudrait pas, ce qui s’impose, ce qui est là. C’est pourquoi Jésus aura le droit de dire : « Qui veut être mon disciple, qu’il renonce à lui-même… et qu’il me suive » (Mc 8,34). Ou encore : « Qui perd sa vie, la gagne » (Mc 8,35). Perdre ! Jésus a perdu ! Et il nous demande de faire comme lui, de perdre ! Par amour !

De même Jésus a connu cette tension constante entre la formation de ses disciples et l’immense bercail de la foule qui attend… Il a su accepter les priorités… bousculer ses plans… se laisser interpeller par la vie !

Le premier souci de Jésus est d’enseigner les « brebis sans berger ». La phrase reste dans l’imprécision : « il se mit à leur enseigner beaucoup de choses ». C’est qu’ils manquent tout simplement d’entendre la Parole de Dieu. Il fait répondre d’abord à ce besoin-là.

v. 35 : « Déjà l’heure était avancée ; ses disciples s’étaient approchés et lui disaient : « L’endroit est désert et il est déjà tard.

v. 36 : « Renvoie-les, qu’ils aillent dans les fermes et les villages des environs s’acheter de quoi manger. » Il leur répondit :

v. 37 : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répliquent : « Allons-nous dépenser le salaire de deux cents journées pour acheter du pain et leur donner à manger ? »

v. 38 : « Jésus leur demande : “Combien avez-vous de pains ? Allez voir”. S’étant informés, ils lui disent : « Cinq, et deux poissons ».

v. 39 : « Il leur ordonna de les faire tous asseoir par groupes sur l’herbe verte.

Mais la journée avance, et « il est déjà tard » : le chemin du retour sera long ! Les disciples sont réalistes, ils pensent aussi au corps qu’il faut nourrir ; mais ils sont dépassés par l’ampleur de l’événement, débordés par la foule et par l’heure qui avance. Ils ont une solution à proposer : que Jésus arrête sa prédication, qu’il renvoie la foule pour que chacun aille acheter le nécessaire dans les environs. C’est le langage du bon sens, mais Jésus ne l’entend pas ainsi. Il estime, lui, qu’ils vont tous pouvoir trouver sur place de la nourriture, à la grande surprise des disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » ! C’est le comble ! Jésus a l’air de dire : Moi je les ai nourris avec la parole ; à vous de les nourrir avec du pain !

Les disciples ne comprennent pas tout de suite ce que Jésus veut dire. Ils répondent avec leur sens pratique pur et simple : où allons-nous trouver assez d’argent et de nourriture pour nourrir tout ce monde, surtout qu’il est déjà tard ! Ils ont bien évalué qu’il fallait réunir le salaire de 200 journées de travail, au moins, pour pouvoir nourrir cette foule. Sans oublier que le lieu est isolé, loin de toute habitation !

Jésus répond à leur interrogation par une autre, très concrète, elle aussi : De combien de pains disposez-vous : allez-vous renseigner ! Jésus les rend acteurs de l’événement qui va se produire. Le résultat de leur recherche est dérisoire : cinq pains et deux poissons ! Qu’est-ce que cela pour tant de monde ! Pour le projet de Jésus, cela suffit !

Et c’est toujours vrai pour nous : Jésus nous demande toujours de commencer avec ce que nous avons : c’est Lui qui fait le reste ! Seigneur, augmente notre foi !

Jésus, le bon berger, commence par l’organisation de la foule, toujours avec la collaboration des disciples. Il commande d’installer tout le monde « sur l’herbe verte » (détail rapporté seulement par Marc) : c’est une allusion manifeste au berger du Psaume 23(22), qui « fait reposer son troupeau sur des prés d’herbe fraîche », ce qui n’exclut pas que les bords du Lac soient couverts à ce moment-là, d’une herbe de printemps.

v. 40 : « Ils s’assirent en rond par groupes de cent et de cinquante. »

                Marc est encore le seul évangéliste à noter ce détail. Ces chiffres ne sont pas donnés au hasard. D’une part, on y lit des valeurs symboliques : dix signifiant la totalité pour l’homme biblique, et cinq l’incomplétude (il y a cette foule ; mais il y en aura d’autres dans la suite…). D’autre part, ils sont cinq mille hommes, sera-t-il dit au v.44 : soit cent multiplié par 50. C’est l’ordre idéal pour le peuple de Dieu, un ordre qui rappelle le temps du Désert (Ex 18,21 ; Dt 1,15). Le troupeau n’est plus sans berger et le premier signe en est le souci de lui assurer une organisation.

v. 41 : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction, rompit les pains, et il les donnait aux disciples pour qu’ils les distribuent. Il partagea aussi les deux poissons entre tous. »

Les gestes faits par Jésus lui sont personnels : il les accomplit seul. Or ces gestes sont ceux-là mêmes que rapportent les récits de la dernière Cène et qui sont devenus les gestes rituels de l’Eucharistie. Jésus prend les pains et les poissons que lui donnent les disciples. Puis il lève les yeux vers le ciel, signe de l’entrée en prière, et prononce « la bénédiction ». Lorsqu’en 8,6, Marc va raconter une seconde multiplication des pains, il va dire une « action de grâce ». Le mot « bénédiction » fait partie du rite du pain dans les repas juifs ; le mot « action de grâce », avec le même sens, traduit « bénédiction » en grec.

Quoiqu’il en soit, Jésus n’innove pas dans les paroles ni dans les gestes. Rompre le pain avant de le donner à la maisonnée, était également habituel et revenait au père de famille. En reprenant ces vieux rites, nous entrons dans la tradition de nos pères dans la foi, et cela à chaque Eucharistie. Jésus apparaît comme le nouveau Moïse qui nourrit le peuple au désert. Nous voyons aussi que la « multiplication des pains » présente beaucoup de ressemblance avec la Cène ; ceci non plus ne saurait être un hasard.

v. 42 : « Tous mangèrent à leur faim ».

v. 43 : « Et l’on ramassa douze paniers pleins de morceaux de pain et de poisson. »

                Nous avons un blanc entre les gestes de Jésus et le partage des pains et des poissons. Les imaginations ont beaucoup travaillé pour inventer ce qui a bien pu se passer. En réalité, nous n’aurons jamais la clé de l’énigme. Il y avait au départ cinq pains et deux poissons ; cinq mille hommes mangent et tous sont rassasiés. C’est tout ce qui nous est dit.

Il s’est manifestement produit un miracle. Mais de quel ordre ?  Aucun évangéliste, pas plus Marc que les autres, ne donne d’explication, ni même des indices. Nous apprenons seulement qu’à la fin du repas, il y a beaucoup de restes sur l’herbe verte. On ramassa douze paniers pleins et de pains et de poissons. Le chiffre douze nous alerte : il y a autant de paniers de restes que d’apôtres, autant que de tribus dans le peuple de Dieu. Nous sentons bien que les détails du récit incitent à chercher le sens de l’événement ailleurs que dans la matérialité des faits.

Il est intéressant de suivre les disciples du début à la fin de cet épisode de leur vie avec Jésus. C’est pour eux que Jésus cherche à trouver un lieu et un temps de repos. Ils partagent le sort du Maître et n’ont pas plus que lu le temps de manger. Il n’est plus question d’eux quand la foule les rattrape  tous et que Jésus se met à enseigner. Mais ils sont là pour rappeler à Jésus qu’il faut aussi penser à manger. Jésus ne le leur reproche nullement. Simplement, il demande l’impossible : qu’ils donnent eux-mêmes à manger à une foule qui a faim. Ils obéissent à tous les ordres de Jésus sans discuter. Et nous comprenons peu à peu que l’apprentissage commencé dans la mission se continue en des circonstances nouvelles. S’il y a manque les disciples sont invités à chercher de quoi ils disposent, à aller voir. C’est encore à eux d’installer et d’organiser la foule affamée. Enfin ils reçoivent des mains du Maître de quoi rassasier tout le monde. Et bien que ce ne soit pas précisé dans le texte, ce sont eux également qui recueillent les restes ; on peut légitimement le supposer puisqu’il y en a douze paniers pleins.

À y regarder de près, on découvre dans le récit de Marc des orientations pour la mission et des raisons d’espérer. Jésus apparaît plein d’humanité et, en même temps, capable de faire advenir l’impossible. Il demande à ses disciples de faire tout ce qu’ils peuvent faire. Surtout il leur montre ce qui importe le plus : répondre à la faim des foules, sans les renvoyer trop vite à leurs propres ressources ; le suivre dans la confiance et croire en son pouvoir ; ne pas séparer la table du Pain et celle de la Parole ; bref voir en lui le Seigneur-Berger qui procure le bon pâturage et les eaux du repos, dresse la table et montre les bons sentiers, ceux qui conduisent au bonheur durable (Ps 22(21).

Dans le désert Jésus enseigne et nourrit encore, comme au temps de l’Exode. Avec cinq pains et deux poissons, trois fois rien, pourrait-on dire, il donne à ses apôtres de quoi répondre aux besoins de la multitude. Et il en reste plus qu’il y en avait au début, de quoi faire face à l’avenir. La manière dont les pains sont multipliés, nous ne le saurons pas ; peu importe, l’essentiel, c’est d’avoir foi en lui, et de maintenir une volonté sans faille pour faire ce qui dépend de nous. L’espérance se vit autant qu’elle se reçoit.

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Publié dans MARC

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