Mc 8,31-33 PREMIÈRE ANNONCE DE LA PASSION
Mc 8,31-33 PREMIÈRE ANNONCE DE LA PASSION
( voir aussi Matthieu 16,21-23. Luc 9,22 )
Cette première annonce ouvre la deuxième partie de l’Évangile de Marc. Jésus n’accepte pas telle quelle la déclaration de Pierre (Mc 8,29) ; il veut dissiper tous les malentendus auxquels elle pourrait donner lieu. Par trois fois (8,31 ; 9,31 ; 10,33-34) il va affirmer que la souffrance et la mort font partie de la Mission du Messie, avec en toile de fond la résurrection.
Le titre « Fils de l’homme » qu’il se donne ici, est un titre archaïque, qui ne disait plus grand-chose aux lecteurs de Marc, qui pourtant le rencontraient un certain nombre de fois (2,28 ; 8,31 ; 9,31 ; 10,33 ; 13,26 ; 14,62). À l’origine, il désignait un envoyé céleste revêtu de la puissance de Dieu pour sauver le peuple Juif et pour fonder le Règne de Dieu. Il vient de la tradition juive assez récente, au IIe siècle avant le Christ, période de persécutions violentes. À cette époque, le prophète Daniel, en particulier dans le chapitre 7 de son livre, dans un langage imagé, porte un jugement sur l’histoire des empires païens qui viennent de se succéder. Les empereurs babyloniens, mèdes, perses, grecs, ont suivi leur volonté de puissance et on persécuté le peuple juif. Mais voici qu’arrive le « Fils de l’homme ». Il désigne d’abord un collectif : le peuple des croyants qui sort victorieux de cette épreuve de force où il a souffert. Il va juger les nations qui l’ont persécuté. Il désigne aussi une personne, celui qui en sera le chef. Lui-même vainqueur du mal qui l’a accablé, il siègera à la droite de Dieu, pour juger les hommes. Chez Marc, ce titre est presque toujours utilisé pour exprimer le destin futur de Jésus. Il est toujours employé par Jésus, jamais par d’autres. Jésus l’utilise de préférence à celui de Messie.
Les « anciens » ne sont pas ceux que désigne l’expression « tradition des anciens » (7,3) ; ce sont les notables et les grands propriétaires de Jérusalem, les représentants de l’aristocratie au pouvoir. Les « chefs des prêtres » sont les chefs des principales familles sacerdotales de Jérusalem, parmi lesquelles on choisissait le grand prêtre, qui devenait le responsable du Temple et de la vie religieuse de la nation. Les « scribes » sont les interprètes de la Loi, les conseillers juridiques et religieux. « Les anciens, les grands prêtres et les scribes » étaient les trois groupes qui formaient le Sanhédrin, grand Conseil du Grand Prêtre, le Conseil suprême juif.
Dès le début de la seconde partie de l’Évangile, nos yeux restent tournés vers Jérusalem et la Passion de Jésus.
v. 31 : « Et pour la première fois, Jésus enseigna à ses disciples qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite ».
Jésus annonce ce qu’il va souffrir et par qui il va être rejeté ; et enfin, la double issue qui l’attend : sa mort et sa résurrection. Ce texte nous parle : nous savons ce qui va réellement arriver à Jésus au cours de sa Passion. Mais les disciples ne réagissent pas. Ils ne peuvent s’imaginer une telle fin. Ils pouvaient, tout au plus, repenser aux textes de l’Ancien Testament qui parlaient du sort réservé à certains prophètes persécutés, salis, jugés, condamnés, martyrisés par les autorités. Mais ils ne pouvaient pas penser que cela arriverait à Jésus…
« Il fallait que… » : Jésus n’a pas eu besoin d’une révélation particulière sur sa mort prochaine. Comme certains militants, dans des pays où la répression règne, il pouvait sentir, dans les regards, les réactions, les rumeurs, les menaces, que les autorités veulent sa vie et qu’ils sauront trouver les moyens de l’avoir.
Il ne peut pas « faire marche arrière », ni revenir sur son enseignement et tous ses actes. « Il fallait qu’il aille jusqu’au bout ». Dans certaines situations, le compromis est impossible. Dieu, son Père, sera avec lui, dans ce « jusqu’au bout » : c’est cela qu’il attend de lui. « Le Père m’aime parce que je donne ma vie… Personne n’a pu me l’enlever. Je la donne de moi-même » (Jn 10,17-18). Il y a sans doute une référence à la description du « Serviteur de Dieu » donnée par Isaïe (52,13 à 53,12), qui éclaire la situation et le sens qu’elle peut avoir aux yeux de Dieu. « Il fallait… » : c’est le Dessein d’amour de Dieu, le choix de Jésus, uni au Père et à l’Esprit…
Les disciples comprendront progressivement les paroles de Jésus, et surtout après la Résurrection, en repensant à ce qui s’est passé, et en en reparlant entre eux dans leurs réunions et leurs célébrations, en comparant avec ce qu’ils vivent et avec les textes des prophètes. Les choses sont certainement plus claires au moment où Marc écrit, trente-cinq ou quarante ans plus tard.
v. 32 : « Jésus disait cela ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches. »
Jésus venait de heurter une certaine espérance messianique tenace (cf. Ac 1,6). La réprimande faite par Pierre est significative.
La spontanéité de la réponse est bien typique de Pierre. Il est sans doute le « porte-parole » des disciples et de l’Église de Marc. Pierre proteste. Il ne se gêne pas pour faire la leçon à Jésus. Sa réponse laisse bien apparaître combien à l’époque, on n’arrivait pas à concevoir que le Messie puisse mourir d’une mort honteuse et être rejeté par le peuple. C’était un scandale !
La conception de Pierre (il attend un messie glorieux), encore trop proche du royaume temporel et politique, s’effondre tout d’un coup, quand Jésus annonce “un messie qui va mourir”. Quelle catastrophe ! Il est prêt à se battre pour que cela n’arrive pas ! (Mettons-nous à sa place, à ce moment-là !).
v. 33 : « Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : “Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes”. »
À son tour, Jésus « passe un savon à Pierre », et qui n’est pas de pure forme ! S’il le traite de « Satan », il ne s’agit pas d’une vague injure. En s’opposant à ce que Jésus prenne ce chemin, Pierre fait le jeu de Satan. Il tente de le détourner d’aller jusqu’au bout de sa mission. Cela rappelle la tentation de Jésus au désert (Mc 1,12-13). Elle est racontée plus en détail par Matthieu et Luc (Mt 4,1-11 ; Lc 4,1-13). On retrouvera cette épreuve à Gethsémani (Mc 14,36). Pierre a touché chez Jésus un point sensible : d’où sa vive réaction ! Pierre est immédiatement remis dans le droit chemin : celui du disciple à la suite de son Maître : « Suis-moi… regarde-moi… mets tes pas dans les miens… Tu comprendras peu à peu les vues de Dieu… Alors tu seras émerveillé au lieu d’être scandalisé ! » . De fait, Pierre saura donner sa vie pour le Christ ; il mourra crucifié comme lui…