Mc 10,17-22 JÉSUS ET L'HOMME RICHE
Mc 10,17-22 JÉSUS ET L’HOMME RICHE
( voir aussi Matthieu 19,16-22 et Luc 18,18-23 )
Ce texte fait partie d’un ensemble plus large (10,17-31) qui regroupe divers enseignements de Jésus sur la richesse et la marche à la suite de Jésus.
Une première section (vv.17-22) relate la rencontre de Jésus avec un homme riche. Marc, à la différence de Matthieu (Mt 19,20), ne précise pas s’il est “jeune”. Cet homme est attachant (v.21a) : sincère, fidèle observateur de la Loi depuis toujours, il veut s’assurer l’héritage de la vie éternelle (v.17). Dans son cas, une telle assurance passe par l’abandon de tous ses biens (v.21) ; l’appel de Jésus est très clair. Si religieux et fidèle à Dieu qu’il ait été, il refuse l’appel de Jésus, parce qu’il possédait de grands biens (v.22). L’attrait de la richesse l’a emporté ! Ce récit constitue une mise en garde lancée à toute la communauté chrétienne : la richesse est dangereuse…
Une seconde section (vv.23-27) reviendra sur le danger des richesses.
Une troisième section (vv.28-31) évoque la récompense promise aux disciples.
v. 17 : « Jésus se mettait en route quand un homme accourut vers lui, se mit à genoux et lui demanda : “Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?” »
Le début de ce récit est attachant, mais la fin sera d’une poignante tristesse…
La démarche de cet homme juif auprès de Jésus est émouvante ; c’est un homme de désir : il est rempli d’aspirations élevées et il veut les réaliser ; alors il vient rencontrer Jésus : il court, il est pressé ; il semble avoir une grande vénération pour Lui : il se met à genoux à ses pieds et avec une simplicité touchante, il lui confie sa recherche de l’essentiel : “Que dois-je faire ?” en l’appelant : “Bon maître” ! C’est une page unique dans l’Évangile.
Aujourd’hui encore, il y a autour de nous des personnes hantées par la nostalgie de l’infini, qui voudraient faire un noble emploi de leur vie, donner à Dieu tout leur amour, et qui s’approchent encore du Christ pour dire : « Que faut-il que je fasse ? » Faut-il frapper à la porte d’un séminaire ? d’un monastère ? d’une congrégation religieuse engagée dans le social ? d’un engagement laïc dans la société ?... Aidons-les de notre prière pour qu’ils aient le courage de répondre librement si le Seigneur leur fait entendre un appel précis…
L’expression « en héritage » ne prend toute sa densité qu’en fonction de l’Ancien Testament. En effet, « l’héritage », c’est la Terre Promise, ce sont les biens qu’apportera le Messie ; c’est en fait ce Royaume de Dieu que Jésus est venu inaugurer.
v. 18 : « Jésus lui dit : “Pourquoi m’appelles-tu bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul ».
Réponse tranchante de Jésus ! Sa réaction est tout à fait en harmonie avec son souci de ne pas attirer l’attention sur sa divinité, comme le souligne fréquemment Marc. Il oriente vers Dieu la pensée de son interlocuteur : Lui seul peut enseigner à faire quelque chose de « bon » (Mt 19,16).
Jésus n’a pas l’intention de rebuter cet homme généreux : la suite du texte (v.21) montre qu’il le regarde avec sympathie et même avec amour.
Mais avant de répondre, il tient à renvoyer vers son Père les hommages qu’on lui adresse.
v. 19 : « Tu connais les commandements. Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère ».
Jésus reprend des éléments du décalogue qui touchent les rapports de l’homme avec son prochain (Ex 20,12-16 ; Dt 5,16-20). Le verset antérieur renvoyait implicitement aux obligations de l’homme envers Dieu. Jésus reste proche des grandes obligations à la portée de tous. Il souligne en même temps qu’il ne faut pas se contenter d’avoir de grands et de beaux désirs, mais qu’il faut les enraciner dans l’observation des commandements.
v. 20 : « L’homme répondit : “Maître, j’ai observé tous ces commandements depuis ma jeunesse ».
Le prestige des âmes pures ! Fierté d’un pharisien fidèle à la Loi (cf. Ga 1,14 ; Ph 3,6). Et c’était vrai ! Plus nous avançons dans ce beau récit, plus nous sommes captivés…
En lisant ce récit, les premiers lecteurs de Marc pouvaient comprendre qu’il ne suffit pas d’accomplir la Loi pour être un vrai disciple. La Loi, cet homme l’accomplit… et pourtant, comme nous allons le voir (v.21), il lui manque quelque chose pour être un vrai disciple !
v. 21 : « Posant alors son regard sur lui, Jésus se mit à l’aimer. Il lui dit : ”Une seule chose te manque, va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens et suis-moi ».
Jésus fut touché par sa réponse. Son regard profond s’arrêta longuement sur cet homme qui rayonnait la fidélité et la pureté. Jésus est dans l’admiration : c’est beau une personne profondément religieuse ! Voilà un bon et fidèle serviteur de Dieu ! Le regard de Jésus posé sur lui : quelle immense impression ! Je peux aussi l’imaginer posé sur moi… sur ceux avec qui je vis… sur ceux dont j’ai la charge…
Et « Jésus l’aima » ! L’affection de Jésus s’exprime ouvertement. Jésus aime. Un Jésus affectueux ! La tendresse de Jésus ! Tout ce qu’il va dire ensuite est une preuve de cet amour.
Et pourtant : est-ce que Dieu est vraiment « tout » pour lui ? Son cœur est-il tout entier à son Seigneur ! Jésus, parce qu’il l’aime, lui offre « ce plus » qui conduit à la perfection : « Il te manque une chose… » : l’appauvrissement volontaire, le don total de « tout » ! Et c’est là que tout va basculer. Nous étions pour ainsi dire, dans une idylle divine… nous allons entrer dans un drame… qui a fait frémir bien des consciences…
Ainsi cet homme riche avait eu l’immense privilège d’être gardé du mal et de mériter la tendresse de Dieu. Il avait beaucoup reçu… Il ne s’en rendait peut-être pas compte… On trouve tellement naturel d’être privilégié ! Aussi Jésus va lui demander un grand sacrifice… « Tu as des richesses ? » C’est bien. Mais il y a à côté de toi tant de malheureux, qui n’ont presque pas d’argent. Tu aurais pu ne pas en avoir. Va à eux avec ta fortune. Tu les rendras heureux. Jésus va même plus loin ; il a dit : « Donne toute ta fortune ! »
Et puis, « ils n’ont pas ta Foi... ils marchent dans les ténèbres... tu aurais pu être comme eux. » Alors : « viens, suis-Moi ». Cela veut dire : « Donne-moi tes forces, ton avenir… Je te donnerai mes pouvoirs, je ferai de toi un Apôtre… Et tu éveilleras des esprits, tu relèveras des êtres déchus, tu sauveras des âmes qui reviendront à Moi… »
Quelle scène ! Jésus découvre à celui qui avait la nostalgie de l'infini, les plus beaux horizons qui puissent être présentés à un mortel… « Fais du bien aux pauvres » : que de générosités cette simple phrase a suscitées ! « Viens, suis-Moi » : que d’êtres jeunes ont entendu cette invitation pressante… et l’entendent encore tous les jours ! Ce qu’ils reçoivent dépasse souvent ce qu’ils ont donné…
v. 22 : « Mais l’homme, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens ».
L’homme voit d’un seul coup ce qu’il lui faudrait faire ; il vit un terrible combat intérieur ; il n’a pas la liberté spirituelle voulue, ni la confiance sans limites en Dieu qui lui permettraient de choisir le grand bien dont il a ressenti l’attrait : la marche à la suite de Jésus. Sa tristesse s’explique par la prise de conscience d’un manque (« Il te manque une chose »). Il constate qu’il est incapable de donner sa pleine mesure d’homme libre ; il est esclave de ses richesses. Il avait pratiqué tous les commandements ; il pouvait se croire irréprochable. Mais il suffit que le conseil d’appauvrissement volontaire lui soit proposé pour qu’il fasse l’expérience de son asservissement aux biens de ce monde, et donc de son incapacité à entrer dans le Royaume inauguré par Jésus. Il était fait pour de grandes choses ; il préféra les petites. Ses grands biens l’ont emporté. Il trébuche sur un peu d’or. Le rêve se brise. Quel désastre ! Si le monde végète c’est aussi parce qu’il a été trahi par ses Élites, par des Êtres appelés… qui n’ont pas su répondre… et qui l’ont souvent mal vécu… « Il devint sombre, et s’en alla tout triste »…
« Nul ne peut servir deux maîtres ! » (Mt 6,24)