Mc 10,23-27 LE DANGER DES RICHESSES
Mc 10,23-27 LE DANGER DES RICHESSES
( voir aussi Matthieu 19,23-26 et Luc 18,24-27 )
Jésus a appelé l’homme riche à le suivre, c’est-à-dire à devenir son disciple (v.21) ; mais l’homme riche n’a pas accepté l’invitation. Pour devenir disciple du Christ, et pour accéder ainsi au Royaume de Dieu, il faut être prêt à tout sacrifier. C’est l’esprit de tous les enseignements de Marc, depuis 8,34.
v. 23 : « Alors Jésus regarde tout autour de lui et dit à ses disciples : “Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses, d’entrer dans le royaume de Dieu ».
Pour la seconde fois Marc souligne le regard de Jésus, un regard circulaire et silencieux, dans lequel on devait sans doute y lire beaucoup de déception… Ce type de regard prélude souvent à une parole ou à une action importante (cf. Mc 3,5 ; 3,34). De fait, la déclaration qu’il fait est capitale ; elle va du reste plonger les disciples à nouveau dans la consternation (v.24). Rapprochée de l’épisode précédent, cette parole avait en effet, de quoi frapper de stupeur les bons Juifs qu’ils étaient : Eh quoi ! Voilà un homme qui a fidèlement observé la Loi de Moïse, et Jésus semble le déclarer inapte à ce Royaume messianique auquel la Loi devait l’introduire ?…
Le terrible « pouvoir » de l’argent est dénoncé une fois de plus par Jésus. C’est un avertissement qui court dans toute sa prédication : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent » (Lc 16,13). Le riche devient insensé et il s’imagine qu’il peut se passer de Dieu (Lc 12,16.20). Le riche se ferme peu à peu le cœur et ne voit plus ses frères qui souffrent près de lui (Lc 16,19.31). La richesse étouffe la parole de Dieu (Mt13,22).
v. 24a : « Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles… »
Cet effroi des disciples n’est pas sans signification. La mentalité juive était convaincue que la richesse était un signe de la faveur de Dieu : le dessein créateur n’est-il pas de remettre à l’homme la « possession et la domination » de ce monde pour le construire et le faire valoir ? (Gn 1,27.31).
Avouons que nous-mêmes, nous avons du mal à accepter ces paroles du Christ. Le XXIesiècle n’est pas prêt à accepter cette éthique révolutionnaire. Ne travaillons-nous pas pour « gagner toujours plus d’argent » ? Ne souhaitons-nous pas pour nos enfants ou nos proches « un métier qui rapporte » ? Ne sommes-nous pas, chaque jour, agressés par une publicité envahissante qui nous pousse à consommer davantage, nous suggérant que « plus on possède, et plus on est heureux » ?
v. 24b : « … Mais Jésus reprend : « Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu. »
v. 25 : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu ».
Loin de retirer la dureté de ses paroles, Jésus les renforce par une comparaison bien orientale, intentionnellement exagérée pour bien marquer les esprits et la rendre inoubliable. Jésus, prédicateur populaire, avait l’art des formules frappantes et faciles à retenir. Ne les édulcorons pas, sous prétexte qu’elles sont paradoxales. Elles disent avec force qu’entre la « richesse » et le « salut », il y a incompatibilité : il faut choisir entre les deux trésors, celui de la terre ou celui du ciel ! Que l’argent soit nécessaire, Jésus n’en disconvient pas. Que l’argent nous « serve », Jésus est d’accord. Mais que l’argent nous « domine », que nous en devenions « esclaves », Jésus le condamne.
v. 26 : « De plus en plus déconcertés, les disciples se demandaient entre eux : “Mais alors, qui peut être sauvé ? »
v. 27 : « Jésus les regarde et répond : « Pour les hommes, cela est impossible, mais pas pour Dieu, car tout est possible à Dieu ».
Pour la troisième fois, sur cette page, Marc souligne le « regard de Jésus ».
Le salut apparaît très difficile aux disciples, sinon impossible, du moins pour le riche (v.25), peut-être pour tout homme (v.24)… Jésus les apaise en les renvoyant à un thème de l’Écriture : tout est possible à Dieu (Gn 18,14 ; Job 42,2 ; Za 8,6). Par exemple : au temps d’Abraham (Gn 18,14) : malgré son impossibilité physique, malgré son grand âge, Sara mettra au monde un fils : car tout est possible à Dieu. L’ange Gabriel avait déjà dit cela à Marie (Lc 1,37). Ainsi Jésus, après les dures condamnations de nos attitudes possessives, nous ouvre une espérance !
L’entrée dans le Royaume, pour tous, pour le riche comme pour le pauvre, apparaît comme un don de Dieu : le don d’une vie nouvelle à ses enfants (Mc 10,14-15). Avec une merveilleuse « promesse » : « Rien n’est impossible à Dieu ! »
En conclusion : Pourquoi Jésus est-il si catégorique ?
Parce qu’il sait que lorsqu’il prend dans le cœur de l’homme une place démesurée, l’argent devient une idole qui conduit à n’envisager sa vie que sous le seul angle des biens matériels. On oublie alors cette vérité essentielle : « Ce n’est pas du fait qu’un homme est riche qu’il a sa vie garantie par ses biens » (Lc 12,15). En même temps, et c’est un autre danger, en se comportant en propriétaire exclusif de ses biens – dans le mépris des autres, et surtout des plus pauvres – on oublie qu’on en est seulement les intendants, car « au Seigneur appartient la terre et ce qui la remplit » (Ps 24,1).
Que faire alors des richesses matérielles ? La réponse de Jésus est claire : il faut partager. Et en même temps, à celui qui ne veut pas se tromper de richesse, Jésus indique le seul chemin possible : s’abandonner entre les mains de Dieu et lui faire confiance. Pour cela, il faut accepter d’élargir son horizon pour s’ouvrir à l’univers de Dieu et entrer dans le dynamisme de son amour. Car le secret du véritable « enrichissement » passe par un travail de dépossession et d’abandon où l’on apprend à recevoir de Dieu pour donner sa vie pour les autres.
Est-ce dire que l’argent et les biens matériels sont totalement à rejeter ? Non ! Compris dans ce contexte, ils deviennent des instruments au service de l’épanouissement et du bonheur des hommes, mais un épanouissement et un bonheur qui ont leur source en Dieu et que l’on sait ne pouvoir rechercher qu’en lien avec les autres.
« Ne vous faites pas de trésors sur la terre, là où les mites et la rouille les dévorent, où les voleurs percent les murs pour voler. Mais faites-vous des trésors dans le ciel, là où les mites et la rouille ne dévorent pas, où les voleurs ne percent pas les murs pour voler. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » (Mt 6,19-23).