Mc 14,3-9 L'ONCTION DE BÉTHANIE
Mc 14,3-9 L’ONCTION DE BÉTHANIE
( voir aussi Matthieu 26,6-13 et Luc 7,36-50 )
C’est le geste prophétique d’une femme qui anticipe l’embaumement de Jésus.
Une comparaison de ce texte avec celui de Matthieu révèlerait bien des précisions propres à Marc, dues sans doute à Pierre son informateur direct. Par exemple : la désignation précise du parfum : un parfum de nard authentique, ce parfum originaire des Indes, qui était particulièrement estimé puisque, nouvelle précision de Marc, on aurait pu le vendre plus de trois cents pièces d’argent, le salaire normal de trois cents jours de travail pour un ouvrier. Notons encore chez Marc la description du geste concret de la femme brisant le flacon.. Il s’agissait sans doute d’un de ces vases à col effilé qu’il fallait briser pour en faire couler le contenu. Les paroles et les sentiments des assistants sont décrits avec plus de précision par Marc que par Matthieu : Marc seul retient, dans la réponse de Jésus, la pensée suivante : « Quand vous voudrez, vous pourrez les secourir », il s’agit des pauvres ; comme aussi la petite phrase de frappe très arménienne sous son revêtement grec : « Elle a fait tout ce qu’elle pouvait faire ».
Les termes par lesquels Jésus justifie l’action de cette femme demandent une explication pour prendre toute leur force. La Bible de Jérusalem la fournit : « Les Juifs divisaient les “bonnes œuvres” en “aumônes” et en “actions charitables” ; ces dernières étaient jugées supérieures, et comprenaient entre autres choses l’ensevelissement des morts. La femme a donc fait une “œuvre” plus excellente que l’aumône, en pourvoyant à la sépulture du Christ. » (Note sur Mt 26,10).
Marc ne nous révèle pas l’identité de cette femme. C’est Jean qui nous renseigne : il s’agit de Marie, sœur de Lazare (Jn 12,3). C’est lui encore qui nous donne le nom du disciple qui a fait la réflexion désobligeante : c’est Judas (Jn 12,4). Pourquoi le silence de Marc sur ces deux points ? Sans doute parce que la catéchèse primitive ne jugeait pas opportun de les mettre en relief.
L’évangéliste Luc n’a pas rapporté la scène de Béthanie ; mais son récit chez Simon le pharisien mérite d’être consulté et comparé.
v. 3 : « Jésus se trouvait à Béthanie, chez Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle le lui versa sur la tête. »
v. 4 : « Or, quelques-uns s’indignaient : “À quoi bon gaspiller ce parfum ? »
v. 5 : « On aurait pu le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent et en faire don aux pauvres ». Et ils la critiquaient. »
v. 6 : « Mais Jésus leur dit : “Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? C’est une action charitable qu’elle a faite envers moi. »
v. 7 : « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous voudrez, vous pourrez les secourir ; mais, moi, vous ne m’aurez pas toujours. »
v. 8 : « Elle a fait tout ce qu’elle pouvait faire. D’avance elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement. »
v. 9 : « Amen, je vous le dis : Partout où la Bonne Nouvelle sera proclamée dans le monde entier, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »
Le fait. On peut le reconstituer à partir des quatre évangélistes. On est à Béthanie, chez Simon le lépreux, pendant un repas, lorsqu’une femme se présente avec un vase de parfum, coûtant très cher. (Le “nard” est une huile parfumée. Dans l’Orient ancien, on versait volontiers de l’huile et du parfum sur la tête des convives pour embaumer la salle du banquet. Cf. Ps 23(22),5) Marc fixe ce repas deux jours avant la Pâque (Mc 14,1). Jean parle plutôt de 6 jours (Jn 12,1). Jean introduit chez Simon des amis qu’il connaît : Lazare, Marthe et Marie. Pour Jean, cette femme c’est la sœur de Marthe. Noter les gestes de la femme… l’indignation des convives… et la réponse de Jésus…
Le texte. Marc fait une compilation d’une version juive du récit et d’une réinterprétation pagano-chrétienne de la version juive. Pour les Juifs, le fait que Jésus ait pu être enseveli sans les onctions d’usage pouvait être considéré comme un déshonneur ; l’onction de Béthanie en aurait fait fonction à l’avance (ce qui peut faire douter que cette explication soit de Jésus…). La seconde qui ajoute le prix du parfum et la présence des pauvres correspond mieux à des Grecs peu sensibles à la symbolique des onctions mortuaires… Ainsi tout ce que l’on fait pour Jésus a une valeur en soi, comparable à une aide matérielle apportée à des pauvres. Le récit a donc été “travaillé” selon les auditoires ; mais cela aide à comprendre que l’évangile est une longue méditation sur la personne de Jésus qui a été longtemps, et par beaucoup, réfléchie et priée avant de passer dans les écrits qui nous sont parvenus… C’est aussi comme cela qu’il nous faut les transmettre !
Le sens. La femme, Marie, n’a probablement pas pensé aux explications de Marc ! Son idée nous paraît si simple : elle pressent que Jésus va mourir. Elle risque donc de le perdre. Alors elle s’accroche à Lui avec tendresse. Geste de prodigalité folle, d’amour fou ! C’est peut-être tout ! Marie donne sans compter, parce que sa vénération pour Jésus est sans limites. La générosité du geste est à la mesure de son profond amour pour Jésus. La seconde explication de Marc suggère un autre sens : la communauté chrétienne d’après Pâques s’est “reconnue” en cette femme. Comme celle-ci, elle aurait voulu entourer Jésus du même amour. Elle ne doit pas non plus reculer devant la générosité. Toutefois, comme Jésus n’est plus là, cet argent ira aux pauvres, car désormais, c’est dans les pauvres que Jésus peut être aimé (“C’est à MOI que vous l’avez fait”… Mt 25). Voilà pourquoi ce qu’elle vient de faire on le redira – partout (Mc 14,8) – à sa mémoire.
Des disciples jugent exagérée une telle dépense (vv.4-5). Il aurait mieux valu distribuer en aumône cet argent… Mais cette dépense jugée exagérée, prenait aux yeux de Jésus une valeur exceptionnelle. Avec ou sans pressentiment, la femme collaborait à l’ensevelissement de Jésus (v.8), qui allait mourir bientôt sans qu’on puisse l’embaumer comme les disciples l’auraient désiré (16,1). Marc laisse en effet peser un doute sur un ensevelissement en urgence, sans embaumement, du corps de Jésus (voir Mc 15,46). Jean, lève le doute, en présentant un ensevelissement en règle : Nicodème apporte un mélange de myrrhe et d’aloès qui pesait environ cent livres et le corps de Jésus fut entouré de bandelettes avec les aromates « comme les Juifs ont coutume d’ensevelir » (voir Jn 19,39-40).
La réponse de Jésus au v.7 n’est pas une “démobilisation” (« Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous ! ») ; il faut la comprendre dans le contexte très précis où le geste de la femme a été interprété comme un “gaspillage” ; Jésus veut dire : « Il sera toujours temps de vous occuper des pauvres ; pour l’instant, c’est sur moi que doit se porter votre attention… »
Le sens des versets 8 et 9 : Le geste d’amour et de vénération de la femme devenait un acte de charité de première valeur : au-dessus de la pratique de l’aumône, comme cela a déjà été signalé plus haut, la piété juive plaçait les œuvres de charité où la personne mettait du sien ; parmi ces œuvres, l’ensevelissement des morts occupait le premier rang (Tobie 1,17-18 ; 2,3-7). Jésus représentait en l’occurrence le pauvre par excellence à servir ; les autres pauvres qui demeureraient après son départ, les disciples pourront leur faire l’aumône autant qu’ils le voudront (Dt 15,11).
Dans le contexte du complot organisé contre Jésus (Mc 14,1-2) et la trahison de Judas (Mc 14,10-11), le geste désintéressé de la femme revêtait une noblesse remarquable. Situé comme il l’est maintenant par Jésus dans le cours de sa Passion, le geste prend un sens prophétique sûrement insoupçonné de la femme elle-même. Mais : « Partout où la Bonne Nouvelle sera proclamée dans le monde entier, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire ! ».