Mc 5,25-34 LA GUÉRISON D'UNE HÉMOROÏSSE
Mc 5,25-34 LA GUÉRISON D’UNE HÉMOROÏSSE
( voir aussi Matthieu 9,20-22 et Luc 8,43-48 )
La guérison de la femme qui souffrait d’hémorragies depuis 12 ans a été racontée par Matthieu, Marc et Luc ; mais c’est le récit de Marc qui est le plus long et le plus détaillé.
Cette guérison est imbriquée dans le récit d’une autre guérison : Jésus est en route vers la maison de Jaïre, le chef de la synagogue, qui l’a fait appeler parce que sa fille est mourante. C’est au cours de cette marche que la femme s’approche de Jésus par derrière et obtient sa guérison.
Nous verrons d’abord cette première guérison ; l’autre ensuite.
v. 25 : « Or, une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans… »
La maladie dont souffrait cette femme depuis douze ans l’excluait du culte et même de la vie sociale normale, parce qu’elle était en état « d’impureté légale » en raison des pertes de sang considérées comme une souillure (Lévitique 15,19-30). Elle avait honte de sa maladie qui l’obligeait à vivre en recluse.
v. 26 : « Elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins, et elle avait dépensé tous ses biens sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré… »
Cette femme est souffrante. Elle est ruinée. Elle est désespérée. Mais surtout elle est rejetée. C’est cela sans doute qui est pour elle le plus dur à supporter. Elle est rejetée de tout le monde. Son mal la rend impure et objet de dégoût. Sa vie est une grande épreuve.
Non seulement les médecins n’ont rien pu faire pour elle, mais son état s’est plutôt aggravé ! Comment comprendre cette remarque concernant les médecins ? Le père Lagrange y voit une allusion à la déplorable coutume orientale qui consiste à consulter un grand nombre de médecins : « Le résultat est que leurs ordonnances – souvent contradictoires - font beaucoup souffrir le patient, qu’on dépense beaucoup d’argent (mais c’est un point d’honneur pour la famille de témoigner ainsi son affection), et que la maladie empire » (L’Évangile selon saint Marc, Gabalda, 6eédit., 1942, p.140).
v. 27 : « Cette femme, donc, ayant appris ce qu’on disait de Jésus, vint par derrière dans la foule et toucha son vêtement. »
v. 28 : « Car elle se disait : “Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée »
Des gens croyaient à l’époque qu’il suffisait de toucher au guérisseur pour que sa puissance passe dans la malade. Certains étaient guéris quand on leur appliquait des linges qui avaient touché la peau de l’apôtre Paul (Ac 19,11-12). On espérait que Pierre guérirait les malades qu’il toucherait de son ombre (Ac 5,15). Mais en touchant le vêtement de Jésus, cette femme fait plus que reproduire le geste d’autres malades (Mc 3,10).
D’abord Marc parle de « vêtement » ; c’est le seul point ou Matthieu et Luc sont plus précis en écrivant qu’elle touche la « houppe », la « frange » de son vêtement (prescrite par Nb 15,38). Peut-être Marc a-t-il omis cette précision parce qu’il estimait qu’une telle allusion à une prescription rituelle juive serait sans intérêt pour ses lecteurs romains.
En apprenant ce qu’on disait de Jésus, cette femme souffrante reprend espoir. Comme elle n’a pas le droit de lui parler, elle essaiera de le toucher par derrière, discrètement, sans déranger personne, sans retarder Jésus qui se rend au chevet d’une enfant malade, et surtout sans être repérée. Peut-être alors sera-t-elle guérie. Jésus trouvera en elle une foi si forte qu’il la guérira sur le champ. Elle n’aura pas besoin de compléter son geste, comme d’aller se laver à la fontaine, ce que Jésus demandera à l’aveugle-né pour parfaire sa guérison (Jn 9,11) ; et pas davantage non plus d’aller se montrer aux prêtres alors même que devenue impure auparavant elle devrait faire constater sa guérison (Mt 8,4 ; Lv 14). Il ne lui est rien demandé ; il lui a été tout donné et tout de suite. « Sauvée ! »
À l’évidence, le vêtement de Jésus, fut-ce la précieuse robe sans couture, n’a pas plus de pouvoir « pharmaceutique » que les vains remèdes utilisés par les vêtements successifs de cette malheureuse patiente : c’est bien en cela qu’il y a ici miracle, c’est bien la foi seule qui sauve, ici comme toujours. Le geste de la femme n’avait rien de « magique », et le vêtement de Jésus ne possédait aucun pouvoir.
v. 29 : « À l’instant, l’hémorragie s’arrêta, et elle ressentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal »
En touchant le vêtement de Jésus la femme malade a fait une chose interdite ! Et ça a marché immédiatement ! C’est en quelque sorte une guérison dérobée ! La foi en Jésus balaye tous les tabous, toutes les peurs malsaines, tous les légalismes : Il est venu nous rendre libres (Jn 8,32.36). Aucune misère, même la plus cachée, même la plus honteuse, n’est repoussée par Jésus. Aucune Loi ne tient, devant Jésus, quand il s’agit de « sauver » quelqu’un.
S’il n’y a que la foi qui sauve, Jésus, pour ainsi dire, n’est pour rien dans cette guérison ; il est seulement détenteur d’une « dynamique » de guérison (Mc 5,30) qui ne cherche qu’à agir, à répondre à notre désir de salut.
v. 30 : « Aussitôt Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui. Il se retourna dans la foule, et il demandait : “Qui a touché mes vêtements ?” »
Jésus cherche un contact personnel avec cette femme ; il veut la faire sortir de l’anonymat de la foule ; il veut authentifier son geste ; il veut donner sa foi en exemple ; mais il veut surtout ôter à ce miracle tout aspect magique pour en révéler le don gratuit de Dieu en réponse à la foi.
Il y a bien des manières de « toucher » le Christ. Marc veut nous suggérer que seul celui qui s’approche de lui avec foi peut être sauvé par lui. Parmi les lecteurs de l’Évangile, seul celui qui le lit avec foi et qui désire se laisser transformer le sera vraiment.
v. 31 : « Ses disciples lui répondaient : “ Tu vois bien la foule qui t’écrase, et tu demandes : - Qui m’a touché ? »
v. 32 : « Mais lui regardait tout autour pour voir celle qui avait fait ce geste »
Personne n’a pu se rendre compte de ce qui se passait. Seule la femme et Jésus ont vécu ce moment de grâce, mais sans que leur regard ne se croise. Jésus veut alors que la femme soit non seulement guérie à la dérobée, mais aussi qu’elle se sente réellement et personnellement aimée. Jésus veut encore que toute la foule en soit témoin, même si la modestie de la femme doit en souffrir. Car il faut maintenant qu’elle soit officiellement réintégrée aux yeux de tous.
v. 33 : « Alors la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité »
L’expression « craintive et tremblante » se retrouvera chez St Paul : « crainte et tremblement », où elle traduit les sentiments du croyant qui a conscience de rencontrer la grandeur divine (1 Co 2,3 ; 2 Co 7,15 ; Ep 6,5 ; Ph 2,12). Déjà se trouvait donc indiquée dans cette expression du v.33 la foi que Jésus dévoilera chez la femme guérie (v.34). La force qui était sortie de Jésus (v.30) est décrite chez St Luc (5,17) comme la force du Seigneur.
La femme n’est pas fière : elle se sent prise en faute, parce qu’elle a enfreint une Loi du Lévitique : il lui était interdit de toucher qui que ce soit, sous aucun prétexte. Or elle a non seulement touché des tas de gens dans la foule, et même un rabbi… Elle va donc se jeter aux pieds de Jésus pour tout lui dire !
v. 34 : « Mais Jésus reprit : “Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal ».
La guérison pour ainsi dire « dérobée » devient une guérison redonnée officiellement, solennellement, personnellement, et de façon définitive ! Ta confiance t’a sauvée !
L’espérance toute humaine de cette femme est acceptée par Jésus comme foi. Sa souffrance, son humiliation, sa pauvreté, sa solitude sont un cri, le cri de celle qui en appelle à Dieu pour être heureuse : c’est déjà la foi, la foi qui fait des miracles !
Ce que Jésus nous dit à travers cette guérison :
La bonté de Dieu rejoint toujours quiconque a le désir d’être guéri de sa maladie, même si ce désir est court, intéressé, mal orienté, égoïste même, car ce désir peut disposer à la vraie foi et à tout progrès dans la foi.
La foi en Dieu est en effet pour l’homme, le bien qui surpasse tous les biens. Voilà pourquoi si Jésus a opéré tant de guérisons merveilleuses, c’est finalement pour que les hommes aient la foi en la bonté du Père.