Mc 7,31-37 LA GUÉRISON D'UN SOURD-BÈGUE
Mc 7,31-37 LA GUÉRISON D’UN SOURD-BÈGUE
Cet itinéraire plutôt invraisemblable, en tout cas étrange, veut rappeler avant tout que Jésus circule toujours en territoire païen. Le récit de la guérison du sourd-bègue, qui est propre à Marc, montre l’action de Dieu en faveur d’un païen. En Jésus s’unissent les gestes des guérisseurs humains et la confiance en Dieu (regard vers le ciel).
v. 31 : « Jésus quitta la région de Tyr : passant par Sidon, il prit la direction du lac de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. »
L’itinéraire est déconcertant : pour aller au lac de Galilée, c’est-à-dire dire au Sud-Est de Tyr, qui est le point de départ, Jésus se dirige vers Sidon qui est au Nord, puis vers la Décapole, de l’autre côté du lac, et ensuite, en achevant pour ainsi dire de décrire une circonférence, vers le Nord-Ouest. C’est un peu comme si, pour aller de Paris à Dijon, on partait pour Lille, en passant ensuite par la Suisse, ce qui obligerait à repasser la frontière pour atteindre enfin Dijon ! Certains commentateurs ont supposé comme raison de ce long détour l’hostilité d’Hérode-Antipas. Peut-être vaut-il mieux chercher une autre explication, qui rende compte, au surplus, des autres anomalies accumulées dans le texte de Marc.
Marc a puisé ce récit dans deux sources différentes. La première, commune avec Matthieu (15,29-31), relatait plusieurs guérisons dans la région de Sidon et au bord du lac de Galilée. La seconde source est sans doute la prédication de Pierre qui fournit à Marc des renseignements personnels, en particulier la guérison d’un sourd-bègue accomplie en Décapole. Marc aurait amalgamé ces deux traditions, assez maladroitement, il faut le reconnaître, pour ramener Jésus vers le lac de Galilée.
Les notations géographiques de Marc ne donnent donc pas un itinéraire de Jésus : elles le montrent, sans continuité chronologique, en divers points de la Palestine et des régions limitrophes par où il est bien passé en fait, mais pas nécessairement en un voyage unique.
Ce qui est remarquable, et d’un intérêt catéchétique évident, c’est qu’il s’agit ici – le bord du lac de Galilée excepté – de régions païennes ou fortement hellénisées, donc imprégnées de paganisme. Le sourd-bègue doit être un « grec », c’est-à-dire un païen, tout comme la syro-phénicienne (v.26). Et ceci est encore plus net dans le passage de Matthieu où l’on voit les foules rendre gloire au Dieu d’Israël (Mt 15,31) : seuls des païens ont pu s’exprimer de la sorte.
v. 32 : « On amène à Jésus un sourd-muet, et on le prie de poser la main sur lui. »
Le texte grec parle d’un sourd « parlant difficilement ». Ce mot ne se rencontre que deux fois dans toute la Bible : en Isaïe 35,6 et en Marc, ici, 7,32. Et c’est précisément ce passage d’Isaïe que les foules vont proclamer au verset 37 !
Marc veut donc souligner que Jésus vient accomplir la grande espérance promise par Isaïe 35,4-6. En effet, Isaïe liait au salut que Dieu allait opérer la guérison des sourds et des muets. En accomplissant ces guérisons symboliques, Jésus veut signifier par des actes qu’il est bien celui qui doit venir, c’est-à-dire dire le Messie (Mt 11,3-6).
Ce qui est demandé ici à Jésus, c’est comme une nouvelle création, la naissance d’un homme nouveau qui a des oreilles bien ouvertes pour entendre, et la langue bien déliée pour parler.
Le salut que Dieu avait promis par les prophètes est une sorte d’achèvement de l’homme, une sorte de guérison des facultés : par la foi, l’humanité acquiert comme des « sens » nouveaux, plus affinés.
v. 33 : « Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, prenant de la salive, lui toucha la langue. »
v. 34 : « Pus, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : “Effata !”, c’est-à-dire “ouvre-toi !” ».
Consigne de silence : il ne faut pas que la foule tire trop vite la conclusion : c’est le Messie ! Car ce titre est trop ambigu : il a besoin d’être purifié par la mort de Jésus sur la croix. Quand Jésus aura été crucifié, alors, seulement, on pourra dire qu’il est le Messie.
Cela est toujours vrai. Ne nous trompons pas de messie, ne chargeons pas le Christ, ni l’Église, de nos mythes et de nos espérances trop humaines : Jésus n’accepte pas nos rêves de grandeur, ni nos espoirs de réussites faciles… « Je suis venu pour servir et pour sauver… je suis venu pour aimer… ».
Si autrefois, les païens étaient sourds et muets à l’égard du Dieu de l’Alliance, désormais ils vont pouvoir écouter sa parole et lui parler comme des fils parlent à leur Père. C’est ce qu’annonçait Isaïe : « Les oreilles des sourds s’ouvriront, et la langue du muet criera de joie ! » (Isaïe 35,5-6), cf. v.37.
En effet, cette guérison est très importante pour les païens convertis et baptisés : elle fait apparaître un thème nouveau, celui de l’ouverture des sens. Tout chrétien reçoit normalement à son baptême des sens spirituels. Avant son accès à la foi, il était spirituellement aveugle, sourd et muet. Il ne pouvait, en effet, sans la foi, voir Dieu, ni l’entendre, ni lui parler. Du moins au sens où l’on dit que l’on découvre l’action de Dieu dans la vie.
Le baptisé reçoit donc des sens nouveaux :
Aveugle, il peut maintenant voir Dieu, par exemple dans les personnes…
Sourd, il peut maintenant écouter Dieu qui l’interpelle dans sa vie…
Muet, il peut maintenant parler à Dieu au moins pour lui répondre oui.
Le baptisé entre ainsi en communauté, car ces sens spirituels unissent. On se “voit”, on “s’entend”, on “se parle” maintenant comme des frères.
Jésus « lève les yeux au ciel » pour indiquer que c’est la toute puissance divine qui va faire le miracle. Ce geste était familier à Jésus ; on l’a déjà observé lors de la multiplication des pains (Mc 6,41). C’est du Père qu’il tire son autorité, sa puissance salvatrice.
Remarque importante : Jésus accueille le sourd-bègue comme un païen ; c’est pourquoi, contrairement à ses habitudes en territoire juif, il accepte d’imiter pour lui des gestes ordinaires aux magiciens : « il lui mit les doigts dans les oreilles, il lui touche la langue avec sa salive… il pousse un soupir et lui dit : “Effata” ! » (vv.33-34).
Jésus n’exige pas de ce païen une foi parfaite et explicite au Dieu unique, assurant ainsi l’accès au salut à tous les hommes, même païens. Jésus annonce une libération de l’homme en profondeur, il prépare un rassemblement universel de toutes les personnes, il fonde une “nouvelle société”, dont l’ébauche et le signe sera l’Église !
Jésus pousse un soupir, un gémissement… celui de la création en travail d’enfantement. Il prie avec tout son corps… Il souffre devant la souffrance… devant les résistances… Il en parle à son Père… Il communie au pouvoir de guérir…
Les lecteurs de Marc avaient tous assisté à des “baptêmes” où ce rite de “l’Effata” était pratiqué concrètement. Sur mes oreilles aussi ce rite a été fait : ai-je encore mes oreilles ouvertes pour entendre la Parole de Dieu ? Ma langue déliée pour lui parler, pour communiquer avec lui, mais aussi avec mes frères et mes sœurs…
v. 36 : « Alors Jésus leur recommanda de n’en rien dire à personne ; mais plus il le leur recommandait, plus ils le proclamaient. »
v. 37 : « Très vivement frappés, ils disaient : « Tout ce qu’il fait est admirable : il fait entendre les sourds et parler les muets ».
Le silence demandé au v.36 surprend toujours, surtout en territoire païen ! D’ailleurs Jésus n’est pas très écouté ! En fait, il n’est pas demandé à la foule de dissimuler ce miracle, mais de se mettre plutôt à l’écoute de celui dont la langue venait d’être déliée, pour mieux comprendre le geste de salut accompli par Jésus. On est d’ailleurs surpris au v.37 de retrouver spontanément dans la bouche de ces païens une citation d’Isaïe (35,5-6).
Le sens profond des miracles de Jésus ne se comprend qu’à la lumière du miracle par excellence qu’est la résurrection. La foi ne pourra atteindre sa plénitude qu’après avoir saisi cette action décisive de Dieu.
Les disciples semblent bien absents de ces récits ; ce n’est qu’une apparence : ils en sont les témoins privilégiés, car c’est pour leur formation que Jésus a voulu les accomplir, porteurs de tant d’enseignements.
En conclusion : à travers la guérison physique d’une personne, Jésus accomplit intérieurement une véritable restauration spirituelle. Ce miracle est de l’ordre d’une création nouvelle. En mettant les doigts dans les oreilles du sourd, Jésus lui façonne une écoute neuve, et avec elle la possibilité d’une foi renouvelée : « La foi naît de l’écoute » (Rm 10,17).
Sommes-nous sûrs de la qualité de notre écoute actuelle ?