VENDREDI SAINT : LA MORT N'A PAS EU LE DERNIER MOT
VENDREDI SAINT : LA MORT N’A PAS EU LE DERNIER MOT
Récit par Odile LAFAURIE
Toute la nuit Marie Madeleine a erré dans les rues désertes de Jérusalem traînant sa souffrance, sa désespérance, incapable de rentrer chez elle.
Hier, Jésus, Rabbouni, le maître, celui qui ne l’a jamais appelée mais qu’elle suivait fidèlement, a été crucifié : personne n’a pris sa défense. Avec quelques femmes, elle a assisté impuissante à sa lente agonie : personne, pas même Dieu n’a fait un geste pour le sauver. Il repose désormais dans un tombeau au jardin des morts. Tout est fini. Celui en qui elle avait toute confiance, celui qui avait fait germer une si grande espérance, est mort crucifié comme un bandit, un moins que rien, une mort infamante. Marie Madeleine se sent abandonnée, trahie, sans avenir. Elle est comme morte. Les disciples, eux, au moins, peuvent se retrouver, parler, partager leur incompréhension des événements, leur déception, mais elle, à qui dire son désarroi, à qui confier ses questions ? Elle n’est pas disciple. Elle est désespérément seule. En elle, tout est ténèbres, une nuit profonde, une nuit remplie de doutes, d’amertume, de déception, une nuit sans fond, une nuit dans laquelle elle s’enfonce comme on se laisse glisser dans les eaux froides d’un lac pour oublier le non-sens de la vie. Elle a froid, malgré la douceur de cette nuit de printemps et elle serre frileusement contre sa poitrine son châle, sans réussir à apaiser les longs frissons qui la secouent parfois comme le vent tumultueux fait trembler les feuilles aux jours d’orage.
Pourtant, au petit jour, ses pas la ramènent au jardin des morts que la lumière dorée du soleil levant réveille doucement. Là, elle n’en croit pas ses yeux : le tombeau est ouvert ! Vide ! Le corps a disparu ! Qui a osé enlever le corps de Jésus ?
C’est insupportable ! À nouveau le désespoir la submerge. Elle est désespérément seule, désemparée, le vide en elle à l’image de ce tombeau vide devant lequel elle pleure d’abondance.
Au cœur de sa tristesse, quelle est donc cette voix qui lui demande « pourquoi pleures-tu ? » Au plus profond de sa nuit, cette voix résonne comme une invitation à sortir de cet enfermement où elle est depuis les événements. Mais, comment dire la souffrance extrême de ce tombeau vide ? Il ne reste plus rien du maître, pas même une dépouille à honorer… Il ne reste rien de celui qui par sa parole ouvrait un avenir. Rien à quoi se raccrocher, même le corps a disparu. Elle avait mis toute sa confiance en ce Rabbouni qui disait être le chemin, la vie… et voilà que le chemin mène à un tombeau vide. Lui qui disait être la vie, il est mort. Ce matin, elle est totalement désorientée, elle ne sait plus où aller désormais, que faire de sa vie, il ne lui reste que ses larmes. Elle ne peut que murmurer : « On a enlevé mon Seigneur, je ne sais pas où on l’a mis ».
Au cœur de sa tristesse, quelle est cette autre voix qui demande aussi comme en écho : « Pourquoi pleures-tu ? »
Mais qui lui parle ? Qui, à cette heure matinale, peut arpenter les allées du jardin des morts, sinon le gardien des lieux ? Subitement, elle en est certaine, c’est le jardinier qui l’interpelle et un fol espoir l’anime, elle va retrouver le corps du maître, elle pourra le prendre, le jardinier saura lui dire où il l’a mis. Tremblante, d’une voix mal assurée, elle demande à cet homme qu’elle ne reconnaît pas : « Où l’as-tu mis ? » mais en guise de réponse elle entend : « Marie ! » et c’est comme si, en elle, la nuit se déchirait lentement, comme si sa nuit était traversée par une présence chaleureuse.
Qui donc lui parle ? Qui la connaît avec suffisamment de familiarité pour l’appeler par son nom ? Aussi fulgurante que l’éclair, la réponse se fait évidente : c’est Jésus, Rabbouni, le maître ! Il est vivant ! C’est bien vrai tout ce qu’il avait dit qu’elle n’avait pas compris : « encore un peu et vous ne me verrez plus ; puis encore un peu et vous me verrez ». Il est là, vivant, elle va pouvoir à nouveau le toucher, marcher à ses côtés, écouter ses paroles, tout sera comme avant. Déjà en elle, la douleur s’allège, se transforme imperceptiblement en douceur. Elle se sent revivre, un pâle sourire traverse ses larmes mais à nouveau la voix : « Ne t’accroche pas à moi, désormais je suis auprès de mon Père, va le dire aux autres. » Dans le jardin tout éclaboussé de lumière, c’est-à-dire nouveau le silence et la solitude. Elle est déçue tout d’abord qu’il semble la repousser, qu’il l’empêche de le toucher. Elle serre un peu plus son châle sur sa poitrine, s’assied sur une vieille souche face au tombeau vide et tente de mettre un peu d’ordre dans ses idées. Lentement, très lentement, elle est envahie par un sentiment tout nouveau, une paix comme elle n’en avait encore jamais ressentie, une paix faite de confiance et de consentement à un événement mystérieux, quelque chose qui la dépasse, qu’elle ne comprend pas, que sa raison ne sait expliquer. Il est vivant, elle en est certaine. Cependant, avec la même certitude, elle sait que rien ne sera plus jamais comme avant. Il est vivant, certes, pourtant elle croit comprendre que désormais elle ne pourra le voir qu’avec les yeux de la foi. Sa présence sera toute autre. D’ailleurs, il n’y a personne dans le jardin et malgré cela, d’une manière très étrange, Marie Madeleine n’a plus l’impression d’être seule, abandonnée.
Le soleil illumine maintenant l’intérieur du tombeau. Il est vide, mais lumineux. C’est un peu comme l’aurore qui chasse sa nuit. Le tombeau ouvert semble désormais lui ouvrir un chemin. Elle a autre chose à faire qu’à rester accrochée à ce lieu de mort où Jésus n’a fait que passer. Elle a tout un chemin à parcourir. Il l’a appelée comme on appelle un disciple, il lui a donné une mission. C’est à elle d’annoncer cette bonne nouvelle : la mort n’a pas le dernier mot malgré les apparences. Elle peut le crier à tous : Il est vivant !
Sous le soleil le jardin brille d’un éclat nouveau, les oiseaux s’égosillent, une brise légère caresse l’herbe folle, Marie Madeleine se sent renaître, elle écarte doucement les pointes de son châle, l’air est doux, elle se souvient : « Votre tristesse se changera en joie ». Elle jette un dernier regard au tombeau nimbé de lumière, se lève et court légère retrouver les disciples.