Mc 8,14-21 L'ÉNIGME DU PAIN
Mc 8,14-21 L’ÉNIGME DU PAIN
( voir aussi Matthieu 16,5-12. Lc 12,1 )
En plaçant ici ce petit épisode, Marc nous demande si nous avons bien compris (v.17) tout ce qu’il a présenté ou si, comme les disciples, nous sommes restés à la surface du mystère.
Il s’agit d’une des scènes les plus déroutantes et les plus douloureuses de l’Évangile : Jésus vient de rompre volontairement le dialogue avec les pharisiens devant leur « in-intelligence » et leur « endurcissement »… Or, nous le trouvons sur la barque, avec les disciples, devant la même incompréhension, de la part de ses amis les plus proches, les Douze qu’il avait lui-même choisis.
Immense solitude ! Jésus est entouré d’incrédulité. Personne ne comprend vraiment son message.
Non, l’Évangile n’est pas enjolivé ; ce n’est pas un joli conte rose inventé par les Douze ! Il a fallu que les choses se passent ainsi, pour qu’elles soient rapportées avec cette dureté, même trente ou quarante ans après !
v. 14 : « Les disciples avaient oublié de prendre du pain, et ils n’avaient qu’un seul pain avec eux dans la barque. »
v. 15 : « Jésus leur faisait cette recommandation : “Attention ! Prenez garde au levain des pharisiens et à celui d’Hérode ! »
v. 16 : « Ils discutaient entre eux sur ce manque de pain ».
v. 17 : « Jésus s’en aperçoit et leur dit : « Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pain ? Vous ne voyez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur aveuglé ? »
v. 18 : « Vous avez des yeux et vous ne regardez pas, vous avez des oreilles et vous n’écoutez pas ? Vous ne vous rappelez pas ? »
v. 19 : « Quand j’ai rompu les cinq pains pour cinq mille hommes, combien avez-vous ramassé de paniers pleins de morceaux ? » Ils lui répondirent : « Douze ».
v. 20 : « Et quand j’en ai rompu sept pour quatre mille hommes, combien avez-vous ramassé de paniers pleins de morceaux ? Ils lui répondirent : « Sept ».
v. 21 : « Il leur disait : “Vous ne comprenez pas encore ?” »
La scène est simple et symbolique : Jésus et ses disciples, vraisemblablement les Douze, sont sur une barque en mer avec un seul pain. Dans l’étrange conversation que Jésus engage au milieu des flots, il insiste sur les chiffres dans son rappel des deux épisodes déjà racontés : la multiplication des pains en 6,35-44 et celle en 8,1-10 :
6,35-44 : 5 pains pour 5000 hommes ; il reste : 12 paniers pleins de morceaux.
8,1-10 : 7 pains pour 4000 hommes ; il reste : 7 corbeilles pleines de morceaux.
Pour bien comprendre la signification des chiffres, il faut remonter quelques étapes en arrière.
La première est celle de la controverse sabbatique sur les disciples de Jésus arrachant des épis de grains – ce à partir de quoi est fait le pain. Jésus défend leur action en posant la question : « N’avez-vous jamais lu ce qu’a fait David quand il s’est trouvé dans le besoin ? Quand lui et ses compagnons ont eu faim ? Comment il est entré dans la maison de Dieu, au temps du grand prêtre Abiathar, et a mangé les pains consacrés que personne n’a le droit de manger, sauf les prêtres, et en a donné à ses compagnons ? » (2,25-26). Ainsi l’histoire de David présente-t-elle pour Marc un double attrait. Premièrement, il s’agit de la transgression légitime d’un tabou culturel ; deuxièmement, elle a trait à David, et Jésus est à la fois fils et seigneur de David (12,35-37).
Les règles concernant les pains de proposition sont énoncés en Lévitique 24,6-9. Il doit consister en douze pains. L’histoire de David à laquelle Jésus se réfère se trouve dans 1 Samuel 21,17. On y apprend que David prit cinq de ces pains. Il en restait donc sept. Ce retour en arrière nous donne donc trois des chiffres qui apparaissent dans l’énigmatique texte de Marc : cinq, douze et sept. Si l’on ajoute ce matériau davidique aux listes antérieures, on obtient :
1 Sam 21 : 12 pains, 5 pris, restent 7.
Mc 6,35-44 : 5 pains pour 5000 hommes : il reste : 12 paniers.
Mc 8,1-10 : 7 pains pour 4000 hommes ; il reste : 7 corbeilles.
On voit bien, maintenant, que le premier des repas miraculeux de Marc reprend deux chiffres de l’histoire de David et les pains de proposition. Ce sont douze et cinq. Il y avait 12 pains et David en a pris cinq. Mais avec Jésus, les chiffres suivent une autre voie, plus merveilleuse. Lui aussi prend cinq pains : il est le fils de David. Tel père, tel fils. Mais il laisse – et ce ne peut-être qu’un miracle – douze paniers de morceaux. Il n’est pas seulement, ni même réellement, le fils de David. Il est le Christ, qui est le seigneur de David (12,35-37). Ce que Jésus fait numériquement ressemble donc à ce que David a fait, tout en le transcendant aussi numériquement. Il s’agit d’arithmétique polémique dans une histoire liée à la relation entre le nouveau royaume du Christ et l’ancien royaume de David, sur leur continuité et leur discontinuité. Elle s’accorde avec le cadre topographique, qui est un désert quelque part entre le pays des païens et le pays des juifs.
Le second repas miraculeux, en 8,1-10, a lieu à l’étranger et fait partie d’une excursion en territoire des païens. Dans la région de Tyr et de Sidon, Jésus guérit la fille d’une Grecque (7,24-30). Dans un premier temps, il y répugne et répond : « On ne prend pas le pain des enfants pour le jeter aux chiens » (7,27). Mais elle reprend l’image avec esprit et rétorque : « Seigneur, les chiens sous la table mangent bien les miettes que laissent les enfants » (7,28). Cela ressemble fort à une histoire dont il faut tenir compte. Entre cet épisode et le second repas miraculeux, Jésus ouvre les oreilles et délie la langue d’un sourd-muet. Les circuits de compréhension sont dissipés et libérés. Venons-en au repas proprement dit.
Dans le repas des juifs (6,35-44), le chiffre sept de l’histoire davidique n’avait pas été utilisé. David laissa sept des douze pains de proposition. Il les laissa pour ainsi dire sur place. Mais voici qu’ils servent dans le repas des païens (8,1-10) : sept pains qui laissent sept corbeilles de morceaux. C’est un peu moins miraculeux qu’avec le repas des juifs, mais uniquement sur le plan quantitatif. Qualitativement, la symétrie sept / sept, le chiffre sacré de l’accomplissement, est plus achevée. L’histoire de David a trouvé un début d’accomplissement dans le repas des juifs ; elle trouve ici un accomplissement plus complet. Le ravitaillement miraculeux des païens est plus grand encore que la nourriture miraculeuse des juifs. Ce crescendo s’accorde avec la présence du centurion, un païen, à la croix (15,39), qui dépasse et résout toutes les précédentes tentatives humaines pour identifier Jésus. Et il reflète la grande question à laquelle dut faire face l’Église après Jésus, à savoir qu’il fallait ou non admettre des païens aux repas eucharistiques, et la réponse positive qui lui fut apportée (Ga 2,11-21 ; Ac 10).
Cette solution n’est cependant pas encore acquise, et Marc le sait, malgré l’influence qu’elle exerce sur son esprit. Cinq mille juifs sont donc nourris, contre quatre mille païens. Les païens sont moins dans le royaume tant que la mort du Christ ne le leur a pas ouvert. C’est une théologie que Marc tient de Paul, et ce déficit de mille dans cette histoire qui vient avant la mort du Christ en est un reflet. Il est, après tout, un dernier pain qui reste à donner, et qui importera davantage qu’aucun autre. À son tout dernier repas, Jésus prendra le pain et dira : « Prenez et mangez : ceci est mon corps » (14,22). C’est-à-dire cela que mènent tous les autres pains. Apparemment inentamé, « l’unique pain » de la barque, en 8,14, préfigure cet épisode.
Avec des repas miraculeux si pleins de sens, la fureur maîtrisée qui marque l’interrogatoire auquel Jésus soumet ses disciples dans la barque, devient compréhensible et appropriée : « Et vous ne comprenez toujours pas ? » (8,21). Jésus est désespéré. Ils sont passés à côté de tant de choses. La discussion au champ et le précédent davidique, l’échange animé avec la Grecque et les repas miraculeux avant et après – ils n’y ont rien compris. Plus encore, ils ont perdu trace du sacré et du divin, qui, dans cette longue chaîne d’événements codés associés au pain, a quitté sa position accoutumée pour rejoindre une nouvelle place : de l’ancienne tradition, elle est entrée dans la vie et dans le corps du Christ, mais aussi dans la nouvelle communauté qui s’en nourrira.
Cette solution de l’énigme du pain n’est ni exhaustive ni exclusive. Elle est trop profondément mêlée à la trame du livre pour qu’il en aille autrement. Mais au moins cet effort pour l’élucider est-il resté dans le cadre du livre, en se servant des aperçus et des symboles qu’il propose, et notamment de ces chiffres si marquants. Cet exercice aura montré que, pour comprendre une bribe de Marc, il faut prêter la plus grande attention aux incidents qui précèdent et être sensible à ce qui vient. C’est un livre qui ne requiert aucune autre connaissance que celle de la Bible, mais qui met sérieusement à contribution notre attention. Il peut alors nous surprendre par l’austérité de son art et la force radicale de son message.
Avouons qu’il n’était pas facile pour les Apôtres à comprendre tout ce qui se succédait chaque jour, ni à parvenir à faire les liens nécessaires… Pourtant ils se sont fait gronder sérieusement…
Ils ont du mal à se trouver sur la même longueur d’onde avec Jésus : d’où les fréquents malentendus…
Ici, Jésus veut les mettre en garde contre le « levain » des pharisiens. Le « levain » est une réalité puissante (1 Co 5,6 ; Ga 5,9 ; Mt 13,33) qui peut être source d’impureté et de corruption ; son usage, à cause de cela, était interdit dans les offrandes cultuelles de l’ancienne Alliance (Ex 23,18 ; Lv 2,11 ; cf. 1 Co 5,6-8). Le levain des pharisiens et d’Hérode, ce pouvait être la conception nationaliste et politique du Messie chez les uns, et les préoccupations matérielles chez l’autre. Une telle mentalité si tournée vers l’homme et les valeurs terrestres rend incapable de saisir la dimension spirituelle des gestes et des paroles de Jésus. En clair, Jésus les met en garde contre le pharisaïsme : méfiez-vous en ! Mais les Douze, restent préoccupés par leur unique pain, qui ne sera pas suffisant pour tous, et pensent que Jésus le leur reproche ! D’où l’incompréhension dénoncée par Jésus !
Cette inintelligence, cette incrédulité, doit nous poser question, à nous aujourd’hui. Nous sommes parfois bien orgueilleux de notre Foi, biens sûrs de nous ! Et pourtant, ne sommes-nous pas bien souvent inintelligents et incrédules, nous-mêmes ?
Seigneur, viens en aide à notre manque de Foi. Rends-nous humbles. Garde nos cœurs et nos esprits ouverts, en éveil, toujours attentifs, disponibles pour de nouveaux progrès. Purifie-nous Seigneur, du « levain » de la suffisance, guéris-nous de nos certitudes orgueilleuses. Entretiens en nous, Seigneur, un esprit de recherche !