Mt 8,28-34 JÉSUS LIBÈRE DEUX DÉMONIAQUES
Mt 8,28-34 : JÉSUS LIBÈRE DEUX DÉMONIAQUES
À la différence de Marc et de Luc, Matthieu rapporte ce récit étrange des “démons” chassés dans un troupeau de porcs, d’une manière très brève. Il s’y intéresse moins au sort des personnes guéries qu’à l’affrontement entre Jésus et les démons.
Après avoir remporté la victoire sur la mer, où résident des forces mauvaises, Jésus triomphe ici de ces forces mauvaises elles-mêmes, car elles meurent (v.32).
L’allusion à la victoire que le Ressuscité a remportée sur le péché et la mort est suffisamment claire. Les disciples n’ont rien à craindre ; le Victorieux est toujours parmi eux avec sa puissance (Mt 28,18.20).
Ce récit donne un bref aperçu du monde troublant et mystérieux que l’épître aux Éphésiens appelle ainsi : « les forces invisibles, les puissances des ténèbres qui dominent le monde, les esprits du mal qui sont au-dessus de nous » (Ep 6,12). Nous n’en savons pas grand-chose, mais l’essentiel nous est révélé ici : Jésus est souverain et a autorité sur ces êtres. Ils ne peuvent rien sans l’accord préalable du Fils de Dieu, et le temps de leur activité est limité.
v. 28 : « Comme Jésus arrivait sur l’autre rive du lac, dans le pays des Gadaréniens, deux possédés sortirent du cimetière à sa rencontre ; ils étaient si méchants que personne ne pouvait passer par ce chemin ».
La ville de Gadara, située au sud-est du lac de Tibériade, capitale de la Pérée, était l’une des dix villes semi-autonomes de la Décapole (Cf. Mt 4,25). Bâtie sur un site spectaculaire, elle dominait de ses 350 mètres à la fois la vallée du Jourdain, le plateau du Golan, le lac de Tibériade et la vallée du Yarmouk.
Si Matthieu situe cette rencontre au pays des Gadaréniens, Marc la situe chez les Géraséniens (Mc 5,1) et Luc chez les Gergéséniens (Lc 8,26). Ces divergences de noms – il est si facile de déformer un nom propre…- ne sont pas significatives ; ce qui est important c’est l’accord profond sur l’essentiel du récit. C’est là qu’est la révélation et le message.
Matthieu parle de « deux possédés » ; Marc et Luc n’en ont retenu qu’un : l’essentiel de leur description a porté sur la transformation totale de cet homme par la guérison de Jésus. Alors que le Jésus de Matthieu est d’abord en lutte contre les démons.
En quittant le bord du lac, il faut escalader des sentiers rocheux, à l’est du lac. Des grottes, des tombeaux creusent la colline ; le lieu est sinistre ; c’est un repaire de brigands ou d’anormaux qui rançonnent les passants. Le démon y trouve une clientèle de choix !
Lorsqu’il est question de « l’autre rive du lac », il s’agit de la rive païenne opposée à la rive Juive : Bethsaïde, Capharnaüm, Tabgha, Génésareth, Magdala….
v. 29 : « Et voilà qu’ils se mirent à crier : « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu pour nous faire souffrir avant le moment fixé ? »
Ces individus possédés prononcent des paroles qui ne sont plus les leurs, mais celles des nombreux démons qui les habitent, selon les récits de Marc et de Luc. Les démons reconnurent immédiatement la divinité de Jésus, tout en gardant leur distance. Leurs cris expriment bien leur peur et leur désarroi. La présence de Jésus les dérange énormément…
Pourquoi viens-tu ici, sur ce territoire païen ? Pourquoi te mêles-tu de nos affaires ? Ce n’est pas encore le moment fixé, c’est-à-dire le jugement final. Par sa résurrection Jésus a fait reculer les frontières du mal et de la mort ; partout et dans tous les temps, les hommes peuvent communier dès maintenant à cette victoire : « Soyez pleins d’assurance, j’ai vaincu le monde ! » (Jn 16,33). Nous, chrétiens, nous devons en témoigner en luttant nous-mêmes contre toute forme de mal et de mort.
v. 30 : « Or, il y avait au loin un grand troupeau de porcs qui cherchait sa nourriture. »
v. 31 : « Les démons suppliaient Jésus : “Si tu nous expulses, envoie-nous dans le troupeau de porc ».
Pressentant que Jésus allait les chasser, les démons le prient de le pas les envoyer « dans l’abîme » (Luc 8,31), mais plutôt dans le troupeau de porcs qui était proche. Cet « abîme » est mentionné dans l’Apocalypse comme la prison de Satan pendant une durée de mille ans (Ap 20,1-3). Jésus va accéder à leur demande, pour en faire un signe fort.
v. 32 : « Jésus leur répondit : “Allez-y”. Ils sortirent et ils s’en allèrent dans les porcs ; et voilà que du haut de la falaise, tout le troupeau se précipita dans la mer, et les porcs moururent dans les flots ».
v. 33 : « Les gardiens prirent la fuite et s’en allèrent en ville annoncer tout cela, avec l’affaire des possédés. »
Matthieu distingue bien les démoniaques (vv.28,33) et les démons (v.31). L’attitude des démons est significative : ils s’étonnent que soit déjà venue leur fin, plutôt qu’ils ne tentent de résister à Jésus (v.29) ; ils semblent démunis, à la manière de personnes qui tentent de tirer le meilleur parti d’une mauvaise situation : plutôt que d’être anéantis, mieux vaut aller habiter chez les porcs, se disent sans doute les démons (ils sont assurés de ne rencontrer aucune résistance chez ces animaux impurs au regard des Juifs). Même les porcs, cependant, rejettent en quelque sorte les démons en s’élançant dans la mer. Marc avance le chiffre d’environ deux mille porcs (Mc 5,13). La mort des démons (v.32) importe plus que le sort des démoniaques, dans le récit de Matthieu. Ce geste spectaculaire est une véritable parabole en acte : le Mal est englouti ostensiblement (cf. Ap 19,20).
v. 34 : « Et voilà que toute la ville sortit à la rencontre de Jésus ; et lorsqu’ils le virent, les gens le supplièrent de partir de leur région ».
Pour les païens de la région, spécialement pour les propriétaires du troupeau de porcs, l’événement avait de quoi inquiéter : ce Juif appelé Jésus serait-il un démoniaque plus puissant que les autres (cf. Mt 12,24) ? Va-t-il faire périr d’autres troupeaux ? Il ne faut pas qu’il reste ici. Même si Matthieu reste très sobre et très digne dans sa formule : « les gens le supplièrent de partir », Jésus essuie une résistance à son ministère et pour des raisons matérialistes ; pour les propriétaires, les porcs avaient plus de valeur que la guérison des hommes. Jésus est pour ainsi dire à son tour expulsé. Le chemin vers Dieu, qui était bloqué par les démons, est maintenant ouvert ; mais les hommes refusent de s’y engager…
Saint Luc esquisse un espoir : en quittant Gadara, Jésus ne laisse pas la ville sans témoignage : le démoniaque guéri désirait partir avec lui, mais Jésus le renvoya dans sa ville pour y raconter tout ce que Dieu avait fait pour lui (Luc 8,38-39). S’il nous est demandé de porter l’évangile jusqu’aux extrémités de la terre, nous sommes aussi responsables de faire connaître ce que le Seigneur a fait pour nous, là où nous vivons.