Mt 5,21-26 AU SUJET DE LA COLÈRE
Mt 5,21-26 : AU SUJET DE LA COLÈRE
Prenant comme exemples plusieurs commandements tirés de l’enseignement traditionnel, Jésus va donner la vraie signification de la Loi, tout en montrant la superficialité des interprétations courantes.
Dans ce passage, il y a plusieurs « paroles dures » de Jésus qui nous essaierons de comprendre.
v. 21 : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il en répondra au tribunal ».
v. 22 : « Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère en répondra au tribunal. Si quelqu’un insulte son frère, il en répondra au grand conseil. Si quelqu’un maudit son frère, il sera passible de la géhenne de feu. »
Jésus va présenter à la suite six cas où la prescription de la Loi (« Il a été dit aux anciens… ») est opposée à sa propre pensée (« Eh bien moi je vous dis… »). Six antithèses où Jésus veut marquer sa différence et où il appelle les chrétiens à « surpasser » la justice des scribes et des pharisiens.
La première concerne les relations humaines qui tissent la vie quotidienne avec son lot de difficultés : conflits, agressivité, affrontements, violence… C’est là que le chrétien est appelé à se surpasser… Jésus vise haut tout de suite : le manque d’amour entraîne le même jugement que le meurtre ! Saint Jean le reformulera par la suite : « Qui hait son frère est un meurtrier » (1 Jn 3,15). Dieu ne refuse pas seulement telle forme de mal particulièrement grave, il refuse toute forme de mal ! Jésus montre que non seulement l’acte, mais aussi les attitudes du cœur qui le provoquent, méritent condamnation. Toute colère, toute violence, tout mot prononcé pour insulter et blesser est une offense grave devant Dieu, qui appelle réconciliation avant de se mettre en prière.
Matthieu a disposé ici une gradation dans la sentence : le « tribunal » désigne le tribunal local ; le « grand conseil » (= le Sanhédrin) représente une “cour suprême” pourrait-on dire ; quant à la « géhenne de feu », elle désigne, dans la tradition juive, le lieu où se retrouvent ceux qui subissent le châtiment de Dieu lui-même, le feu de l’enfer. Cette image est prise sur le terrain géographique : la « géhenne » est une vallée étroite et profonde – la vallée de Hinnom – au Sud-Ouest de Jérusalem. Dans l’antiquité, il s’y pratiquait un culte païen où des enfants étaient brûlés et immolés au dieu Moloch. Au temps de Jésus, cette vallée servait de dépotoir ; un feu y couvait en permanence.
La « traduction liturgique » du v.22, utilisée ici, a simplifié le texte grec plus concret. Voici le texte original : « … Celui qui dira à son frère « raca » en répondra devant le Sanhédrin ; celui qui dira « fou » sera passible de la géhenne de feu ».
« raca » est un mot araméen qui signifie « tête vide », mais qui est devenue une insulte ; on la traduit habituellement par « imbécile ». La sanction est une condamnation.
« fou » : la sanction c’est l’enfer !
Voilà un passage difficile à interpréter. Si on le prend à la lettre… nous sommes déjà tous condamnés ! Jésus lui-même a traité Pierre de “Satan” et les Pharisiens de « sépulcres blanchis » et de « engeance de vipères » ! Les paroles de Jésus sont toujours des paroles qui suscitent la vie. La parole de Jésus veut faire choc, mettre en garde, mais ne condamne pas. Elle ne signifie pas que le simple fait d’insulter quelqu’un entraîne une condamnation définitive, d’autant que ces appellations peuvent parfois se justifier ! Mais sa formulation rappelle que l’amour des frères est primordial et doit s’étendre à tous sans exception. Les formes les plus bénignes de mépris, d’exclusion, de racisme, ou même d’indifférence, sont des atteintes à Dieu lui-même, et donc déjà des avancées vers la mort. Ne pas réagir, c’est s’engager sur une mauvaise pente.
v. 23 : « Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,
La prière ne pourra pas monter vers « notre Père » si nous sommes désunis, même si la désunion vient de notre frère. Saint Jean le rappellera explicitement : « Si quelqu’un dit : “J’aime Dieu”, alors qu’il a de la haine pour son frère, c’est un menteur. En effet celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1Jn 4,20).
v. 24 : « laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande.
« Mes enfants, nous devons aimer non pas avec des paroles et des discours, mais avec des actes et en vérité » (1 Jn 3,18). « Vous êtes tous frères » (Mt 23,8).
v. 25 : « Accorde-toi vite avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison.
v. 26 : « Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou ».
Jésus reprend la pensée qu’il vient d’exprimer, en insistant cette fois, sur l’urgence de la réconciliation. Jean-Baptiste avait enseigné la venue prochaine du jugement (Mt 3,2.10). C’est toujours vrai, la mort peut à tout instant soumettre un individu au jugement de Dieu. D’où l’urgence (« Mets-toi vite d’accord… » v.25) de se réconcilier avec son adversaire. St Paul donne aux Éphésiens une excellente habitude : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère » (Ep 4,26).
La charité ne doit pas se pratiquer seulement entre frères (v.22). C’est avec tout adversaire (v25), sans aucune restriction, qu’il faut se réconcilier.
Les versets 25-26 laissent deviner avec quelle rigueur sera jugé celui qui aura manqué à la charité fraternelle.
« Tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou » (v.26) : encore une phrase dure de Jésus. Dieu serait-il un créancier terriblement exigeant ? un usurier impitoyable ? En fait, Jésus ici et, parallèlement en St Luc 12,57-59, raconte une brève parabole, puisée dans la vie courante, pour faire réfléchir ses auditeurs. Pourquoi t’engager dans un procès qui va peut-être mal tourner pour toi ? Il est encore temps de tout arranger à l’amiable. Si tu t’obstines à aller en justice, tu risques de perdre ton procès et d’aller en prison, et là tu seras obligé de tout payer ! Et Matthieu accroche cette parabole à l’enseignement du Sermon sur la Montagne au sujet de la charité fraternelle. Il ne faut pas attendre pour se réconcilier. Il faut éviter les procès… Matthieu veut simplement faire réfléchir. Ne pas en demander plus à ce texte.