Mt 3,4-12 LA PRÉDICATION DE JEAN LE BAPTISTE
Mt 3,4-12 : LA PRÉDICATION de JEAN LE BAPTISTE
Deuxième partie
3,4 : L’accoutrement de Jean rappelle celui des Prophètes anciens (Za 13,4), et tout particulièrement celui d’Élie (2 Rois 1,8) qui devait revenir préparer l’arrivée du Messie (Malachie 3,23-24 ; cf. Lc 1,17). Les sauterelles qu’il mangeait figuraient dans les aliments permis par Dieu (Lév 11,22) à l’usage des pauvres. Sauterelles grillées et miel sauvage permettaient de survivre dans un endroit désertique. Quand Jean le Baptiste crie « convertissez-vous », il commence par le faire lui-même, en menant une vie frugale, simple et naturelle, ou comme on dirait aujourd’hui, écologique et saine. Mais attention, ce type de vie austère est plus une vocation personnelle qu’une garantie ou une nécessité de progrès spirituel. Jésus lui-même n’a pas vécu ainsi : ses ennemis disaient : « il mange et il boit, c’est un glouton et un ivrogne » (Mt 11,18-19). Saint Paul nous donne la clé du comportement équilibré à partir de sa propre expérience : « J’ai été formé à me contenter de ce que j’ai. Je sais vivre de peu, je sais aussi avoir tout ce qu’il me faut. Être rassasié et avoir faim, avoir tout ce qu’il me faut et manquer de tout, j’ai appris cela de toutes les façons. Je peux tout supporter avec celui qui me donne la force » (Philippiens 4,11-12).
Le témoignage suivant illustre merveilleusement cette double attitude :
| L’admirable « humanité » du Père Albert Peyriguère (1883-1959) ermite à El-Kbab chez les Berbères de l’Atlas au Maroc | Le Père Albert PEYRIGUÈRE, premier disciple de Charles de Foucauld, a vécu 31 ans comme ermite dans une tribu Berbère du Moyen-Atlas marocain. Devenu l’un d’entre eux, il a adopté totalement leur genre de vie : habillement, habitat, nourriture. Celle-ci se résume souvent à une sardine sur un morceau de galette locale, ou un peu de pourpier cueilli dans son jardin, avec quelques bons verres de thé, ou une grappe de raisin (en bon bordelais il avait planté quelques pieds de vigne) ou un verre de lait du troupeau (les Berbères sont des éleveurs). Quelques vieilles boîtes de conserves jouent le rôle de matériel de cuisine. Ce qui frappe chez le Père Peyriguère, c’est l’équilibre de son comportement. S’il vit de façon austère, en effet, cette austérité n’est que pour lui-même ; jamais il ne l’imposera aux autres ; jamais non plus il ne l’étalera, préférant passer pour quelqu’un “d’immortifié” que de vouloir faire à d’autres la leçon. Un jeune converti lui demande de venir passer plusieurs semaines auprès de lui. Pour un ermite épris de solitude, c’est toujours une épreuve et une grande perturbation dans un style de vie très indépendant. Voici comment le Père Peyriguère, dans une lettre, raconte lui-même les péripéties du séjour : « Ce jeune homme va être mon hôte pendant au moins un mois. Et ce sera mes vacances. Car comme je ne peux pas tout de même l’empoisonner en lui imposant mon régime, j’ai dû prendre… un “extra”, je veux dire, un cuisinier. Il y a une nourriture normale, prise à des heures normales… une nourriture ordinaire. Et au moins je mange chaud tous les jours et deux fois par jour. Je me sens déjà bien, déjà mieux à ce régime. Il n’y a qu’un point noir. C’est que ce jeune homme est très mortifié. Il est par-dessus le marché végétarien. Alors, j’ai honte de paraître un goinfre. Mais qu’il mange ce qu’il voudra ou qu’il laisse ce qu’il voudra. Mon devoir d’hôte est de lui mettre sur la table ce que la bonne charité chrétienne et française et bordelaise commande d’offrir à un hôte. Il y a de la viande, il y a du vin tous les jours. Et je mange de la viande et je bois du vin tous les jours… excepté le vendredi pour la viande, rassurez-vous. Encore une fois, déjà au bout de trois jours je me sens transformé. Mais dans son zèle de jeune néophyte, ne trouvera-t-il pas l’ermite et l’ascète d’El-Kbab bien immortifié ! Il est abstinent par-dessus le marché, je veux dire qu’il ne boit pas de vin ! Eh bien ! j’en boirai tout seul. Et vive la sainte simplicité ! De Notre-Seigneur on disait qu’il mangeait et buvait comme les autres. On l’opposait à Jean-Baptiste. Que mon hôte choisisse d’être saint Jean-Baptiste. Ma part sera d’être Notre-Seigneur : je ne suis pas le plus mal servi ! Mais je le ferai progresser d’être saint Jean-Baptiste à être Notre-Seigneur ! Ne voyez pas ici une critique contre mon hôte. Il a toutes les nobles et héroïques exagérations des “nouveaux convertis”. Or la belle simplicité chrétienne, qui est si humaine, n’est pas au point de départ pour les âmes qui se mettent en marche vers la perfection, mais au point d’arrivée. » (Lettre citée par Michel LAFON, Le Père Peyriguère, Le Seuil, 1963, p. 76). |
3,5-6 : Le verset 5 commence par la transition favorite de Matthieu : “alors”. Il avait commencé par une présentation simple de Jean le Baptiste (1-4). Maintenant il le montre en pleine action : ses paroles et son baptême (5-12). Or cette prédication rude de Jean le Baptiste attire les foules ! Le désert se peuple ! Un grand mouvement de conversion se met en route : il semble répondre à une attente. De fait les gens ne viennent pas seulement écouter, ils font la démarche publique de conversion (se laisser immerger par Jean en confessant ses fautes, c’est-à-dire en regardant sa vie comme Dieu la voit), dans l’humilité et la pénitence. Ils en reviennent le cœur purifié, résolus à réorienter leur vie.
3,7 : Parmi cette foule qui vient demander le baptême de conversion, Jean le Baptiste reconnaît des groupes de Pharisiens et de Sadducéens venus faire comme les autres…
Les Pharisiens étaient des Juifs qui prenaient très au sérieux toutes les exigences du Judaïsme. C’était comme une élite de gens convaincus, très généreux, qui attachaient de l’importance aux moindres détails des prescriptions de la Loi, avec le risque d’oublier le sens fondamental d’une prescription. Sûrs et fiers de leur perfection ils méprisaient ceux qui ne faisaient pas comme eux. Jésus sera dur avec eux ! (cf. la parabole du Pharisien et du Publicain en Luc 18,9-14 : « Jésus dit une parabole pour certains hommes qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres… »).
Les Sadducéens formaient un groupe très influent de prêtres de familles riches qui avaient des tendances plutôt conservatrices. Ils se montraient tolérants avec les occupants romains. Ils reconnaissaient l’autorité des cinq premiers livres de la Bible, mais refusaient les traditions plus récentes sur lesquelles se fondait la doctrine des Pharisiens (cf. Mc 7,3). Contrairement aux Pharisiens ils niaient la résurrection et la rétribution dans l’au-delà, ainsi que l’existence des anges et des démons. Avec les Pharisiens ils s’opposeront à Jésus et “chercheront à le faire mourir”.
Ce que Jean le Baptiste leur reproche c’est leur manque de sincérité : ils ne viennent pas se convertir, puisqu’ils se placent déjà parmi les “justes”, mais ils viennent prendre leur place au milieu de cette foule pour en ramener des assurances supplémentaires. Leur démarche est démasquée et condamnée sévèrement : « Engeance de vipère ! »… Jean emploie un langage fort pour réveiller en eux le sens de leur propre misère : “de votre bouche il ne peut sortir que du venin, du poison… Vous serez les premiers condamnés, si vous ne vous convertissez pas” ! Il semble que Jean le Baptiste n’a pas pu les convaincre puisque Jésus, par deux fois dans l’Évangile leur lancera cette même interpellation : « Engeance de vipères ! Comment pouvez-vous dire des bonnes paroles, vous qui êtes mauvais ! » (Mt 12,34) et « Serpents, engeance de vipères, comment éviteriez-vous le châtiment de la géhenne ? » (Mt 23,33).
3,8 : « Produisez un fruit qui exprime votre conversion ». Dire que l’on s’est repenti ou faire connaître ses résolutions de changement n’intéressent pas Jean le Baptiste. C’est par des actes, des changements de comportement que l’on pourra dire qu’une vie nouvelle est commencée en nous. Il faut commencer tout de suite à produire des fruits : c’est visible, c’est concret ! Seul le Christ peut nous aider à produire en nous le « fruit de l’Esprit » (Gal 5,22) : « De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. Moi, je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit, car en dehors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,4-5).
3,9 : « Nous avons Abraham pour père ! » : voilà précisément la condamnation des Pharisiens et des Publicains qui se réfugiaient dans ce privilège. Avec leurs ancêtres, ils croyaient que le fait d’appartenir par leur sang au peuple choisi les mettait à l’abri de toute condamnation de Dieu. Comme les Prophètes de l’Ancien Testament, Jean le Baptiste dénonce cette sécurité comme une illusion, parce qu’elle repose sur quelque chose d’extérieur au cœur de l’homme. Il en serait de même aujourd’hui si des chrétiens se croyaient automatiquement agréables à Dieu du seul fait d’être nés dans l’Église ! Jean le Baptiste veut rappeler que la démarche de conversion ou de Baptême ne sauve pas de façon magique : tout rite s’accompagne d’une implication personnelle qui se vérifie dans les actes.
3,10 : « Déjà la cognée se trouve à la racine de l’arbre… » Il y a urgence ! Dépêchez-vous ! Il n’y a plus de temps à perdre ! Le jugement est déjà prêt : il approche ! Tout arbre qui ne porte pas de « bons » fruits sera coupé à la racine et jeté au feu… Ce n’est plus le temps d’émonder, c’est celui de la récolte ! Le facteur déterminant, c’est le « bon » fruit : dépêchez-vous d’en produire ! Demain il sera trop tard ! De fait, quelques quarante années plus tard Jérusalem connaîtra le siège le plus terrible de son histoire par les armées de Titus, et finalement sa destruction totale.
3,11 : « Moi, je vous baptise dans l’eau… pour vous amener à la conversion » Le baptême de Jean n’est qu’une préparation. Un second baptême, plus important, doit venir en complément. Jean le Baptiste se situe bien dans sa vocation, dans sa mission de « précurseur ». Il se déclare bien inférieur à « celui qui doit venir » et qu’il n’a pas encore identifié, mais dont il a compris le rôle prépondérant. Le baptême qu’il donnera apportera l’Esprit Saint et le feu : le feu qui consumera tout ce qui n’aura pas encore été purifié. L’eau purifie l’homme en surface et d’une façon temporaire ; l’Esprit atteint le cœur de l’homme et peut le transformer d’une manière permanente.
3,12 : « Il tient la pelle à vanner… » Les paysans palestiniens séparaient de son enveloppe le blé en utilisant une sorte de pelle avec laquelle ils lançaient les épis en l’air : le vent emportait au loin l’enveloppe (la balle), tandis que le grain retombait par terre ; puis on brûlait la paille. On retrouve ici les thèmes du “vent” (l’Esprit) et du “feu” du verset précédent. Ces images évoquent le Jour du Jugement où chacun sera jugé sur les fruits qu’il aura produit. La prédication courageuse de Jean le Baptiste donnait à tous ceux qui venaient l’écouter la possibilité d’utiliser le temps qui restait pour se remettre dans la bonne direction ; il voulait que personne ne puisse dire qu’il n’avait pas été prévenu des exigences du Jour du Jugement. Relire le Psaume 1 qui en est une belle illustration.
En résumé, Jean le Baptiste est un Prophète qui provoque, qui interpelle et qui conteste. Il appartient déjà aux temps nouveaux.
Son message : 1. Faire pénitence, c’est-à-dire, conformer notre vie avec le désir de Dieu, nous ajuster à Dieu. 2. Préparer le chemin, c’est-à-dire, nos cœurs à la venue du Sauveur. 3. Le Règne de Dieu est proche : il y a urgence à se préparer à l’accueillir dans nos vies. 4. Il s’adresse à chacun d’entre nous…