Mt 6,16-18 LE JEÛNE
Mt 6,16-18 : LE JEÛNE
Ce texte développe le troisième pilier de la piété juive, après l’aumône et la prière : il s’agit du « jeûne ».
Le Premier Testament connut de ces longs jeûnes qui préparaient l’homme à rencontrer Dieu ou à recevoir sa Parole :
« Moïse resta là, avec le Seigneur, quarante jours et quarante nuits. Il ne mangea rien, il ne but rien ; il écrivit sur les tablettes les paroles de l’Alliance, les Dix paroles. » (Exode 34,28)
« Lorsque je suis monté dans la montagne pour prendre les tablettes de pierre, les tablettes de l’Alliance que le Seigneur a conclue avec vous, je suis resté dans la montagne quarante jours et quarante nuits, sans manger ni boire. » (Deutéronome 9,9).
« La troisième année de Cyrus, roi de perse, une parole se révéla à Daniel… Il saisit cette parole et comprit la vision. En ces jours-là, moi, Daniel, je fus trois semaines dans le deuil. Je ne mangeai aucun mets délicat, il n’entra ni viande ni vin dans ma bouche et je ne me parfumai pas, jusqu’à ce que les trois semaines soient accomplies… » Daniel 10,1-12).
Par le jeûne, le Juif « humiliait son âme » : « C’est là pour vous une prescription perpétuelle : le dixième jour du septième mois, vous jeûnerez, vous ne ferez aucun travail… Car en ce jour on fera l’expiation sur vous, pour vous purifier : vous serez purs de tous vos péchés devant le Seigneur » (Lévitique 16,29). Il reconnaissait la souveraineté de Dieu en jeûnant ; il marquait ainsi un temps d’humiliation et de prière : « Quand il entendit ces paroles, Achab déchira ses vêtements, il mit un sac sur son corps et jeûna; il couchait avec ce sac et marchait lentement. » (1 Rois 21,27). « Je pleure, je jeûne… je prends un sac pour vêtement… » (Ps 69(68),11) ; ainsi, dans un dépouillement aussi poussé que possible, il attendait la rencontre du Seigneur ou expiait ses fautes.
Le jeûne en Israël était un signe de deuil qu’il ne fallait pas manquer : au moment d’un décès, puis le jour anniversaire, chaque année.
Jeûner était aussi le signe d’un profond repentir des fautes collectives et personnelles ; ainsi le jeûne public le Jour du Grand Pardon (Lévitique 16,29 : texte cité ci-dessus ; Lévitique 23,26-31). Jeûne obligatoire pour tout le monde ; journée sans travail ; journée d’Expiation.
Le jeûne était donc une pratique juive très courante à l’époque de Jésus : en quelques mots il va redonner du sens à ces pratiques ancestrales usées et alourdies par le temps !
v. 16 : « Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme ceux qui se donnent en spectacle : ils se composent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense. »
Des Pharisiens du temps de Jésus jeûnaient deux fois la semaine :
« Le Pharisien se tenait là dans le Temple et priait en lui-même : “Mon Dieu, je te rends grâce, parce que je ne suis pas comme les autres hommes qui sont voleurs, injustes, adultères… Je jeûne deux fois par semaine, je verse le dixième de tout ce que je gagne… » (Luc 18,11-12.) Le texte conclut que ce Pharisien ne rentra pas chez lui justifié.
Jésus en racontant cette parabole de la prière du Pharisien comparée à celle du Publicain, ne s’en prend pas à la pratique du jeûne, puisqu’il l’adopta lui-même :
« Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim » ( Mt 4,2).
Jésus s’en prend plutôt à la manière ostentatoire et vaniteuse de jeûner. C’est là de l’hypocrisie parce qu’on s’enorgueillit au lieu de s’humilier.
Ce jeûne extériorisé, finalement, ne sert à rien !
v. 17 : « Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage »
Jésus veut rétablir le jeûne dans sa pureté originelle, repréciser sa véritable raison d’être : le jeûne vise à faciliter la rencontre intime avec le Père.
Jeûner, c’est faire porter ses préoccupations sur autre chose que sur la nourriture et ou sur les autres besoins matériels. Le jeûne libère l’esprit et facilite la prière et la relation à Dieu.
Jeûner, c’est s’entraîner à se défaire de ses égoïsmes ; à condition qu’il n’exalte pas l’amour-propre. Il est alors porteur de joie et d’ouverture à la charité.
Jeûner, c’est apprendre à prier tout au fond de soi. Quand l’estomac est vide et que l’esprit reste orienté vers Dieu, l’âme peut alors se décharger de ses fardeaux, s’ouvrir à la foi, à la prière, à la repentance et à la reconnaissance.
Jeûner, c’est expérimenter la prière d’adoration de Dieu avec un cœur léger.
v. 18 : « ainsi ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra ».
Comme pour l’aumône et la prière, Jésus encourage le jeûne dans la plus grande discrétion. Le jeûne en secret est un acte d’amour sincère et plein d’humilité. C’est un moyen de maîtriser les besoins ou les désirs de son corps, en se consacrant plus intensément à la prière.
Le jeûne ne se limite pas à la nourriture et à l’eau ; il peut concerner aussi d’autres habitudes comme la cigarette, la télévision, le cinéma, telle ou telle dépense… L’argent économisé pourra être investi pour le Royaume de Dieu, c’est-à-dire au service des plus pauvres dans le besoin…
Jésus nous demande de ne pas faire du jeûne une comédie, un spectacle, ni de prendre des airs misérables… C’est un renouvellement complet de l’esprit du jeûne. Ce que tu offres à Dieu, que ce soit dans l’intimité, et que personne d’autre ne le sache. A l’inverse des habitudes juives, parfume-toi, sois propre, pour que personne ne se doute que tu jeûnes.
Jésus est venu, très simplement, nous apprendre à vivre dans la vérité, la simplicité, l’humilité, la générosité désintéressée. Quelle libération !