CONNAISSEZ-VOUS MONSIEUR ET MADAME ZÉBÉDÉE ?
Connaissez-vous Monsieur et Madame Zébédée ?
par Jean AUBRUN, moine de Ligugé,
auteur du livre : “Les oubliés de l’Évangile” Éditions du Cerf.
Zébédée : un personnage tout à fait muet.
Sans vouloir porter un jugement téméraire, il devait être un homme sans grande personnalité. Son nom est souvent cité dans l’Évangile, mais uniquement pour nommer ses deux fils, Jacques et Jean. On dit : « les fils de Zébédée ». Comme s’il n’avait de raison d’exister que d’être le père de ses deux fils.
C’est tout juste si, au lieu de le désigner par son nom, Zébédée, on ne dit pas : « le père des fils de Zébédée » !
Il faut bien qu’il ait un peu manqué de caractère, pour n’avoir eu aucune réaction quand Jésus lui a enlevé ses deux fils.
Car enfin, ce qui lui arrive est assez violent. Il est là, dans sa barque, avec ses garçons : deux rudes gars, un peu vifs peut-être (ce n’est pas pour rien que Jésus les appellera les « Fils du Tonnerre », - mais deux bons travailleurs qui font marcher l’équipe.
Ils sont donc dans la barque, en train de préparer leurs filets.
Voilà Jésus qui passe et les appelle… Ils lâchent tout, et ils s’en vont. Et le vieux Zébédée reste tout seul dans la barque.
Il a dû trouver que c’était un peu raide ! Que c’était bien d’être un peu mystique sur les bords, mais qu’on n’abandonnait pas comme ça son vieux papa ! Qu’est-ce qu’il allait devenir, lui, seul avec ses ouvriers ?
Alors, qu’est-ce qu’il a fait, le père Zébédée ? Eh bien, rien. Il a accepté la chose, sans combattre, sans protester.
Appelez ça comme vous voudrez, de l’héroïsme ou de la pusillanimité, le résultat était le même : ses deux fils étaient partis.
Alors, il est remonté vers sa maison.
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Il est remonté vers sa maison, mais il n’était pas fier, car le plus dur restait à faire : il avait à affronter sa femme, et lui raconter ce qui s’était passé. Et il s’attendait à être fort mal reçu.
Ah ! si elle avait été là, les choses ne se seraient pas passées comme ça. Elle aurait défendu son bien, elle ! - « Son bien », c’est-à-dire ses fils.
Car l’Évangile nous la montrera plus loin comme le type parfait de la mère possessive.
Aussi son parti est vite pris. Ses fils sont partis avec Jésus ? Elle ira les rejoindre. Elle est leur mère, non ?
Elle va donc se joindre au groupe des « saintes femmes ».
Mon Dieu, comme il peut y avoir des sentiments compliqués au cœur des saintes femmes ! Bien sûr, elle y va dans un élan de pur dévouement. Elle sera aux petits soins pour ses fils et pour Jésus, les comblera d’attentions, sera débordante de zèle pour l’Évangile, et pleine de soumission au Seigneur Jésus.
Mais l’histoire de la spiritualité nous montre combien de pieuses dirigées qui, tout en couvrant leur directeur de protestations d’obéissance, l’amènent toujours à approuver ce qu’elles désirent !
Ou de ces dames patronnesses, d’un empressement illimité pour l’Église, qui vont dire à leur évêque comment il doit diriger son diocèse !
La mère de Jacques et de Jean donne donc à Jésus, en toute humilité bien sûr, son avis sur la façon dont devra être organisée la hiérarchie du Royaume des Cieux : où naturellement ce sont ses deux fils qui seront premiers ministres, - en ayant peut-être dans l’arrière fin fond de son subconscient l’idée qu’elle sera là, près d’eux, pour leur dire ce qu’ils doivent faire. Car, premiers ministres ou non, ils seront toujours ses petits garçons.
Mais là, elle a dépassé les bornes. Jésus la remet vigoureusement à sa place. Et les deux frères, couverts de honte sous les moqueries de leurs compagnons, lui feront comprendre qu’elle sera bien gentille dorénavant de ne pas se mêler de ce qui ne la regarde pas.
La leçon, mortifiante, a été efficace. Car on ne la verra plus qu’au pied de la croix, devenue réellement une “sainte” femme.
Et puis, elle rentrera sans doute au logis du bord du lac, où le pauvre Zébédée, dans sa solitude, aura eu tout le loisir de méditer sur ce qu’il en coûte d’avoir deux fils pieux et une femme dévote.
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Quelles leçons pouvons-nous tirer de l’attitude de Zébédée et de son épouse ?
De Zébédée, nous apprendrons d’abord que les exigences de Dieu sont imprévisibles. Il faut s’attendre à tout avec Lui.
Or, Zébédée ne s’attendait à rien. Son bateau, ses filets, ses fils, c’était là tout son horizon. Mais le Seigneur survient, et tout est changé !
Tous nos projets de vie, tous nos programmes de sainteté, quand Dieu arrive, il met tout par terre. Et la vraie sainteté, c’est peut-être de se laisser jeter par terre, comme saint Paul sur le chemin de Damas. Et de tout recommencer sur de nouveaux frais.
L’histoire de Zébédée nous apprend encore à faire de nécessité vertu, de nécessité sainteté.
On ne lui a pas demandé s’il voulait donner ses fils. Si on le lui avait demandé, il aurait sans doute dit : « Tout, mais pas ça ! »
Et c’est justement cela qu’on lui enlève. Comme jadis il fut demandé à Abraham, sur le mont Moriah
Et c’est à cause de cela qu’il est sans doute devenu un saint ; avec deux fils Apôtres, dont un Évangéliste, et une épouse sainte femme, comment aurait-il pu échapper à la contagion ?
On lui enlève donc la plus précieuse de ses richesses : ses fils. Le plus grand bien que puissent nous procurer nos richesses, c’est de nous être enlevées.
Et Dieu ne s’en prive pas, tout au long de notre vie. Sans nous prévenir. Il nous retire nos illusions sur nous-mêmes… Mais, hélas, il en renaît toujours de nouvelles !
Et puis il nous retire… notre jeunesse, nos yeux, notre voix, nos cheveux… Et nos petits talents dont nous étions si fiers, tel travail que nous aimions bien, tel projet que nous caressions depuis toujours…
Le Seigneur, dans son grand amour, nous retire tous ces hochets. Au début, on se trouve tout décontenancé : comment pourrais-je vivre sans tout cela ? mes yeux ? mes jambes ? ma santé ?…
Eh bien, Dieu nous les avait donnés, Dieu nous les reprend : qu’il soit béni !
Et, en fin de compte, on se trouve libéré.
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Et de l’épouse de Zébédée, qu’avons-nous à apprendre ?
À ne pas faire comme elle. C’est-à-dire à ne pas chercher à reprendre ce que nous avons donné. À ne pas continuer à faire comme si c’était encore à nous.
Et cela est très difficile. Les liens de la propriété, ça repousse très vite ! Et, comme cette mère possessive, nous sommes très propriétaires. Même ceux qui se sont engagés librement, pour suivre le Christ, dans une vie de pauvreté.
Renoncer à l’argent, c’est facile, relativement. Mais renoncer à notre égoïsme inconscient (plus ou moins inconscient…), à nos façons de voir… Tout ce que nous avons donné à Dieu, nous essayons chaque jour de le reprendre, c’est-à-dire que nous redevenons esclaves.
Accepter de rester pauvres, même des biens spirituels, d’être privés de la douceur de la prière, de la joie de constater que… bien sûr, nous ne sommes pas des saints, mais tout de même, notre vie intérieure, notre vertu, ne va pas si mal que ça… Et notre sotte petite admiration de nous-mêmes revient remplir toute la place que nous avions livrée à Dieu. Ainsi, l’épouse de Zébédée allant reprendre possession de ses fils, qu’elle avait – un peu malgré elle – donnés à Jésus.
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Cher père Zébédée, chère mère Zébédée, heureux êtes-vous, d’avoir reçu du Seigneur de si crucifiantes et précieuses leçons, - et merci de nous en faire part ! Vous devez être tous les deux dans le Ciel, depuis le temps ! Vous n’avez pas reçu les honneurs de la canonisation, mais nous pouvons tout de même vous prier de nous obtenir la grâce : vous, saint père Zébédée, de laisser Dieu nous retirer tout, et vous, sainte mère Zébédée, de ne pas essayer de reprendre ce que nous avons donné.