LES BEATITUDES COMPAREES EN Mt et Lc (deuxième partie)
LES BÉATITUDES COMPARÉES EN MATTHIEU ET EN LUC
Deuxième partie
3. Leur sens
Les Béatitudes ont un sens différent chez Matthieu et chez Luc.
a) Chez Matthieu :
Matthieu dans son « Discours sur la Montagne » rassemble des paroles de Jésus et présente une sorte de charte de « l’existence chrétienne ». Croire au Christ amène un nouveau style de vie, qui prolonge en les achevant les appels de l’Ancien Testament. Matthieu exhorte des communautés chrétiennes, nourries de l’Ancien Testament : si vous voulez entrer dans le royaume des cieux et participer au règne de l’amour de Dieu instauré chez les hommes par Jésus, voici le style d’existence qu’il faut suivre ou les « vertus » que vous avez à pratiquer. Le mot central est celui de « justice », dans le sens d’une conduite conforme à la volonté de Dieu : une justice de vie concrète, des exigences au plan des intentions et des actes, une pratique effective de l’Évangile. « Chercher la justice » ou « avoir faim et soif de la justice » signifie répondre à l’idéal de « perfection » proposé par Jésus et qui constitue un devoir pour tout chrétien. En ce sens, les Béatitudes de Matthieu sont un sommet de la vie morale et spirituelle, avec leur double dimension « de disponibilité » à Dieu (v.37-38) et d’activité à l’égard du prochain (v.7 et 9). Matthieu appelle les chrétiens à une perfection constante d’une très haute qualité spirituelle. « Il est resserré le chemin qui conduit à la vie ! » (Mt 7,14) et « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48).
b) Chez Luc :
Les perspectives sont différentes. Il s’adresse à des communautés venues du monde païen, qui se sont recrutées à Rome aussi bien qu’en Asie Mineure parmi les « petites gens » : « ce qui est sans naissance », « ce que l’on méprise », pour reprendre les termes par lesquels Paul désignait les chrétiens de Corinthe (1 Co 1,28). Ces chrétiens connaissent un sort pénible, parce qu’ils se trouvent très souvent mis au ban de la société à cause de leur foi au Christ. Dans cette situation de crise, il s’agit d’encourager les croyants à tenir bon. L’existence chrétienne est une épreuve, mais à la mort de chacun, les situations vont se retourner. Les riches sont malheureux essentiellement parce qu’ils sont idolâtres : ils vivent indifférents à Dieu ; l’état d’esprit qu’entraîne la richesse empêche effectivement de mettre en Dieu son espérance. C’est dire que l’opposition riches-pauvres ne se situe pas dans la perspective d’un conflit exploiteurs-exploités. Il se pourrait bien d’ailleurs, qu’il faille apercevoir, derrière les « riches », les Scribes et les Pharisiens qui refusent l’Évangile et persécutent les chrétiens. Dans « le Discours dans la Plaine », LUC insiste d’abord sur l’amour du prochain, notamment du pauvre : c’est pour lui la clef du Royaume. Le Royaume de Dieu qui s’inaugure avec Jésus se marquera par un renversement de condition : les pauvres matériellement possèderont le Royaume, les riches choisiront d’en être exclus. Les « malédictions » renforcent ce renversement et condensent en formules brutales toute une partie de la Bonne Nouvelle de Luc : la pauvreté ouvre au Royaume, la richesse en exclut. Luc veut ainsi redonner espoir à ses chrétiens pauvres et persécutés et leur annonce avec Jésus le bonheur de la fin des temps, le bonheur pour les pauvres. Il y a donc, dans la version de Luc, un glissement très net par rapport aux Béatitudes telles que les a proclamées Jésus, et même un rétrécissement de l’horizon. Luc relit les Béatitudes en fonction de l’existence concrète de ses lecteurs, pour les soutenir dans leur détresse.
c) Une question surgit alors :
Quel est le sens original des Béatitudes ?
Quelle Bonne Nouvelle Jésus a-t-il voulu annoncer ?
Jésus annonce qu’avec Lui le Royaume de Dieu est inauguré parmi les hommes. Avec Lui, l’amour de Dieu se fait proche, visible, réalité parmi les hommes. Et pour le dire, Jésus reprend l’attente de l’Ancien Testament : celle du Royaume de Dieu, dans lequel le pauvre (la veuve, l’orphelin, l’étranger) serait enfin défendu.
C’était là la caractéristique du « Royaume », c’est-à-dire de la justice de Dieu. Dieu prendrait personnellement en main la cause de ceux qui – et l’expérience le montrait malheureusement avec les rois d’Israël – socialement et religieusement ne pouvaient se défendre. Dieu n’agit pas ainsi à cause du mérite « des pauvres » en question, mais d’abord en vertu de « lui-même » ; parce qu’il est Dieu, il défend ceux qui humainement sont sans défense : ils sont comme « la prunelle de ses yeux » (Dt 32,10 ; Ps 17,8 ; Zach 2,12). Jésus, par son comportement envers les pauvres, les malades, les pécheurs, vient manifester cette tendresse de Dieu pour les exclus.
Les Béatitudes jointes au comportement concret de Jésus sont dans sa bouche une Bonne Nouvelle : avec Lui le Royaume, c’est-à-dire l’amour de Dieu, est devenu réalité.
Le signe : c’est que les pauvres sont défendus, libérés, « évangélisés » (Mt 11,5). Le Royaume est désormais inauguré. Rien ne pourra plus arrêter son achèvement à la fin des temps.
A l’origine, c’est d’abord la Bonne Nouvelle de ce que Dieu a fait pour les hommes en Jésus-Christ, avant d’être un appel à ce que les hommes doivent faire pour entrer dans le Royaume.
En résumé, nous avons 3 points de vue différents sur la Bonne Nouvelle du Royaume :
1. Au niveau de Jésus : elle est d’abord geste de tendresse de Dieu, qui en Jésus-Christ apporte le bonheur aux pauvres et aux démunis.
2. Au niveau de Matthieu : elle est une invitation aux hommes à vivre dans les conditions d’entrée dans le Royaume, dans un climat de pauvreté spirituelle et d’amour des hommes.
3. Au niveau de Luc : elle est annonce du grand renversement de la fin des temps inauguré par Jésus : les pauvres (au sens sociologique) seront heureux, les riches seront malheureux.
CONCLUSION
§ Il ne faut pas tenter « d’harmoniser » à tout prix ces points de vue différents. L’Église des premiers siècles a toujours refusé une réduction des 4 Évangiles en un seul. Cela signifie que lorsqu’on présente les Béatitudes de Luc, il faut réellement donner le point de vue de Luc sans « l’atténuer » par le point de vue de Matthieu et inversement : ce serait trahir l’un et l’autre. Cela suppose qu’on connaisse effectivement les Évangiles dans leur originalité.
§ Aucun de ces points de vue n’est à lui seul le tout de l’Évangile. C’est ensemble, chacun à leur manière, par leur différence même, qu’ils traduisent la richesse de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. L’Évangile, ce sont en fait, les 4 Évangiles, cela signifie qu’on ne peut retenir qu’un Évangile et omettre les autres. Schématiquement, les Béatitudes de Matthieu trouveraient plus de résonnance dans les « milieux indépendants », celles de Luc dans les milieux ouvriers ; ce serait un appauvrissement si chacun ne prenait que la version qui lui convienne le mieux.
§ Cette composition même de l’Évangile est pour nous une source de grand optimisme. Personne, aucun milieu, aucun groupe, ne peut accaparer la Parole de Dieu. Cependant, chaque communauté vit quelque chose d’irremplaçable de cette Bonne Nouvelle, et le formule dans ses termes à elle. Ce qui était vrai à l’origine de l’Évangile, l’est encore aujourd’hui. -