Mt 5,3 HEUREUX LES PAUVRES DE COEUR
Mt 5,3 : HEUREUX LES PAUVRES DE CŒUR…
5,3 : « Heureux les pauvres de cœur » ! Nous commençons l’étude de ces Béatitudes. Il y en a « 8 » qui forment un ensemble bien structuré : elles commencent par « heureux » et sont ponctuées par un « car » (qu’on ne retrouve pas dans toutes les traductions mais qui existe en grec) suivi aux versets 3 et 10 ( = première et huitième béatitude) de l’expression « le Royaume des cieux est à eux » qui en marque bien la portée. La première béatitude et la huitième sont rédigées au présent (c’est pour maintenant !) et ont donc la même conclusion. Les six autres béatitudes sont au futur (dans les cieux). Notons encore le mot « justice » qui est présent au verset 6 (la quatrième béatitude) et au verset 10 (la huitième) formant deux ensembles bien marqués : les quatre premières présentent le bonheur de ceux qui vont à Dieu dans la confiance, l’humilité et la douceur ; les quatre dernières manifestent davantage le comportement du disciple. Il y a 8 béatitudes, mais, en un sens, il n’y en a qu’une : la pauvreté de cœur. Six disent en quoi consiste cette pauvreté de cœur. Et la huitième indique ce qu’elle engendre…
La neuvième béatitude (v.11) et la dixième sous-entendue (v.12), ont une construction différente. Nous le verrons en son temps.
Une dernière remarque s’impose avant d’aborder le texte : chacune des huit béatitudes est structurée en 3 parties : d’abord la déclaration de bonheur, puis l’énoncé des bénéficiaires de ce bonheur, et enfin l’indication de la source ou de la cause de ce bonheur. Ainsi, on déformerait totalement la pensée de Jésus si on mettait un point après, par exemple, le « heureux les pauvres », sans ajouter la suite qui en révèle le sens. La pauvreté, même spirituelle, n’apporte pas le bonheur ! Ce qui rend l’homme heureux, même s’il est pauvre, c’est ce qui est affirmé après le « car », donc dans la troisième partie de la phrase, à savoir : « le Royaume des cieux “est” à eux ». En notant qu’il s’agit d’un bonheur « présent ». Oui, heureux êtes-vous « car votre Père s’est complu à vous donner le royaume », c’est-à-dire sa présence aimante et tous les dons de sa grâce. C’est cela qui rend heureux : la richesse spirituelle apportée par le Fils bien-aimé, à qui le Père a tout donné et qui, à son tour, nous donne l’Esprit sans mesure.
5,3 : « Heureux les pauvres de cœur car le Royaume des cieux est à eux » ! L’expression de Matthieu désigne les « humbles », ceux qui accueillent Dieu, déjà bien identifiés dans l’Ancien Testament : « Celui sur qui je jette les yeux, c’est le pauvre et le cœur contrit qui tremble à ma Parole » (Isaïe 66,2). « Un pauvre crie, le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses » (Ps 34,1). Le mot « pauvre », déterminé par « de cœur » a donc totalement perdu son sens propre, que Luc a conservé. Il ne s’agit ni des damnés de la terre ni de ceux qui sont écrasés par la misère ou l’absurdité de la vie. Mais heureux ceux qui luttent de toutes leurs forces contre ce qui écrase l’homme, contre la misère, contre l’absurde ; ceux qui ne sont pas remplis d’eux-mêmes, ceux qui ne laissent pas leur vie s’encombrer des prestiges du savoir et du pouvoir ; ceux qui refusent de se prosterner devant l’argent et le profit comme devant une idole ; ceux qui acceptent d’être dérangés par les autres, d’être dérangés par Dieu, ceux qui boivent à la source de l’à-venir et sont disponibles pour demain ; ceux qui avancent dans la vie les mains nues, le cœur accueillant et le visage découvert.
Être pauvre de cœur, c’est reconnaître qu’on reçoit sa vie de Dieu ; Dieu qui ne se mérite pas puisqu’il se donne gratuitement. C’est la source de l’humilité chrétienne. Cette pauvreté radicale fonde la dignité de l’homme, car elle ne s’appuie ni sur la richesse ni même sur les qualités humaines, mais sur l’amour de Dieu pour chacun et d’abord pour les pauvres. C’est ce qu’exprime Marie dans son chant d’action de grâce : « Mon âme exalte le Seigneur car il s’est penché sur son humble servante » (Luc 1,46-48).
Ceux que Jésus nomme heureux sont ceux qui n’ont rien à attendre du Monde, mais qui attendent tout de Dieu, qui s’ouvrent sans réticence à Dieu, ceux dont la vie ressemble à la sienne, une vie de service et de dévouement dans l’amour. Ceux-là témoignent ainsi de l’attitude idéale pour attendre, pour accomplir, pour accueillir le Royaume des Cieux comme une joie au plus profond de leur existence sur la terre.
.Jésus ne vient pas canoniser la pauvreté matérielle, sociologique, qui reste un mal, mais il nous invite à suivre une voie, à entrer dans une dynamique, celle de la liberté et de l’amour où nous trouvons le bonheur, car cette première béatitude est la porte d’entrée de toutes les autres. Quand nous saurons qui sont les doux, les affligés, les affamés et assoiffés de justice, les miséricordieux, les cœurs purs et les artisans de paix, alors nous saurons qui sont les pauvres de cœur. Jésus, dans le pauvre de cœur, nous propose une attitude. Le pauvre est un être de besoin, il attend tout de Dieu et des autres. C’est un être solidaire, car il sait qu’il ne peut pas s’en sortir tout seul. C’est un être passionné, car il a envie que ça change. C’est un être libre, car il n’a rien à perdre.
Le pauvre par excellence, c’est Dieu lui-même. Le Père ne garde rien pour lui. Il donne tout ce qu’il est, tout ce qu’il a au Fils. Celui-ci peut dire : « Tout m’a été remis par mon Père » (Mt 11,27). Et encore, dans sa grande prière au Père : « Tout ce qui est à moi est à toi, comme tout ce qui est à toi est à moi » (Jn 17,10). Finalement : « Le Père et moi, nous sommes un » (Jn 17,21-22). Tout ce que le Fils reçoit, il le rend au Père, et le don dans lequel il restitue tout au Père, c’est l’Esprit, qui lui-même n’est que référence au Fils et au Père dont il procède. Entre Dieu le Père, son Fils et leur commun Esprit, tout est donc entièrement donné, reçu, rendu, sans rien garder pour soi. Si « pauvreté » veut dire « manquer de quelque chose », alors Dieu n’est que richesse, il ne connaît pas cette pauvreté. Mais si « pauvreté » signifie « ne rien garder pour soi », « donner tout ce que l’on possède », « partager », « manquer de possession exclusive », pouvoir dire à l’autre : « tout ce qui est à moi est à toi », alors, oui, Dieu est pauvre, absolument pauvre ! Ce partage total est le secret de la joie parfaite.
Blaise Pascal, dans ses Pensées, disait : « J’aime la pauvreté, parce que Jésus l’a aimée. J’aime les biens, parce qu’ils donnent le moyen d’en assister les misérables ». « De riche qu’il était, pour vous Jésus s’est fait pauvre, afin de vous enrichir de sa pauvreté » (2 Co 8,9). Toute la vie humaine du Verbe incarné : « Lui qui était dans la condition de Dieu… il se dépouilla lui-même, en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes… il s’est abaissé lui-même… jusqu’à mourir sur une croix… C’est pourquoi Dieu l’a élevé au-dessus de tout… » (Philippiens 2,5-11), se situe dans cette démarche richesse-pauvreté-richesse. Que ce soit la vie dite cachée, de Bethléem à Nazareth et à Jérusalem, ou la vie dite publique, du séjour au désert jusqu’à l’entrée à Jérusalem, ou l’ultime étape pascale : il n’a cessé de choisir la dernière place et de renoncer à toute richesse et à toute gloire humaine, tant la richesse de son amour, humain et divin, était débordante. Donnant toujours en surabondance (comme à Cana, aux multiplication des pains, aux pêches miraculeuses), il ne gardait rien pour lui, n’ayant point de lieu où reposer la tête, dormant à la belle étoile, souffrant de soif et de faim, se nourrissant de ce qu’on lui offrait, ne souhaitant pour lui que l’unique nécessaire - « … tu t’agites pour bien des choses, une seule est nécessaire » (Lc 10,41-42) – se laissant dépouiller de ses vêtements et mourant nu sur une croix. Il nous enseignait ainsi la suprême richesse : « Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux », « enrichissez-vous en vue de Dieu », - et cette richesse, il nous la donnait déjà : « Il a plu à votre Père de vous donner le Royaume », « Prenez et mangez, ceci est mon corps », « Recevez le Saint-Esprit », « Je vous donne la paix », « Voici ta Mère »…
Prière pour devenir pauvres
Délivre-nous Seigneur de tout ce qui nous encombre,
de nos convoitises et de nos complaisances,
de nos vanités et de nos richesses,
ces richesses que nous perdrons un jour de toute manière.
Aide-nous Seigneur à devenir pauvres,
sans ostentation ni compromis,
détachés de tout, même de nos idées,
libres de tout, même de nos habitudes.
Ainsi nous pourrons donner aux autres
la plénitude de notre attention,
et entrer, dès maintenant, légers et transparents,
dans la joie de ton Royaume.