Mt 19,23-30 LE DANGER DES RICHESSES
Mt 19,23-30 : LE DANGER DES RICHESSES
Le jeune homme riche vient de partir tout attristé, ne pouvant accepter d’abandonner pour Jésus les grands biens qu’il possédait (Mt 19,22). Alors Jésus, sans doute peiné, s’adresse aux Douze :
v. 23 : « Jésus dit à ses disciples : « Amen, je vous le dis : un riche entrera difficilement dans le Royaume des cieux ».
Jésus parle de tout riche. Les biens temporels qu’on voit, dont on peut jouir immédiatement, qui procurent luxe et pouvoir, exercent une séduction telle que peu de riches parviennent à ne pas y mettre leur cœur (Mt 6,21.24). L’entrée du Royaume apparaît ici comme difficile pour les riches, mais pas strictement impossible. « Celui qui aime l’or ne saurait rester juste et qui poursuit le gain en sera la dupe » (Siracide 31,5).
v. 24 : « Je vous le répète : il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux ».
L’image employée par Jésus présente maintenant le salut d’un riche comme impossible. Mais il s’agit d’une image destinée à frapper l’auditeur, plutôt qu’à être prise au pied de la lettre. Jésus veut provoquer la question qui vient au v. 25.
Jésus veut manifestement choquer, mettre en garde, avertir d’un danger grave !
Il faut se faire tout petit pour accéder au Royaume, et le riche est trop « gros », trop encombré. Le souci de son avoir, même honnête, entrave la liberté de pensée et d’action nécessaire pour ne dépendre que de Dieu.
Jésus n’est pas contre les riches : il en a fréquenté. Ce n’est pas la richesse en soi qui est mauvaise, c’est l’emprise qu’elle peut avoir sur un cœur : « Là où sont tes richesses, là aussi est ton cœur ! » (Mt 6,21). L’origine de la richesse peut être mauvaise, si cette richesse a été acquise injustement. Et surtout l’emploi que l’on fait de cette richesse si elle est gâchée égoïstement sans tenir compte des plus pauvres. D’où le risque d’endurcissement du cœur et de suffisance orgueilleuse, si cette richesse ferme le cœur aux vraies valeurs spirituelles. Le riche peut très vite ne plus avoir besoin de Dieu. La séduction des richesses (Mt 13,22) a détourné de Dieu tant et tant de personnes, ayant étouffé leur soif pour les choses invisibles, et accaparé toute leur pensée et toute leur énergie (v.23).
v. 25 : « Entendant ces paroles, les disciples furent profondément déconcertés, et ils disaient : « Qui donc peut être sauvé ? »
v. 26 : « Jésus les regarda et dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pour Dieu, tout est possible. »
On peut comprendre l’inquiétude des disciples devant les paroles sévères de Jésus : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » La réponse de Jésus est tranchée : personne ne peut se sauver par lui-même : « Aux hommes cela est impossible ! » C’est une parole dure à entendre. Notre orgueil en prend un coup ! Nous qui aimons demander : « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » La réponse de Jésus est nette : « C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, à cause de votre foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas de vos actes, il n’y a pas à en tirer orgueil. » (Ep 2,9).
Heureusement, pour Dieu tout est possible ! Voilà le fondement de notre foi et de notre espérance.
La confiance en Dieu permet au riche d’espérer le salut, puisqu’il est l’œuvre de Dieu. Dans la situation du riche, l’initiative du Dieu sauveur apparaît particulièrement nécessaire.
v. 27 : « Alors Pierre prit la parole et dit à Jésus : « Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre : alors, qu’est-ce qu’il y aura pour nous ? »
Pierre – comme les autres disciples, probablement – a le sentiment qu’il a droit à une récompense particulière : « nous avons tout quitté », et cela bien des riches ne l’ont pas fait ! Pierre pense à sa barque, à ses filets, aux avantages qu’ils procuraient, à sa maison, à sa famille, à une part de ses biens…
La discussion avec le jeune homme riche avait soulevé dans l’esprit des disciples la question des récompenses. Ils avaient fait ce que le jeune homme n’avait pas consenti à faire : tout laisser pour suivre leur Maître. Ils s’intéressaient à ce « trésor dans le ciel » (v.21) que le Seigneur avait promis.
v. 28 : « Jésus leur déclara : « Amen, je vous le dis : quand viendra le monde nouveau, et que le Fils, de l’homme siègera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous siègerez vous-mêmes sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël ».
La réponse de Jésus prend deux formes. D’abord il présente aux disciples les grandes récompenses qui sont préparées pour ceux qui l’aiment. Mais il les avertit aussi, un peu plus loin, dans la parabole du Ch. 20, de se méfier de l’esprit de jalousie et de la mauvaise ambition, qui n’étaient peut-être pas tout à fait absent de la question posée par Pierre !
« Vous siègerez vous-mêmes » : Le « Fils d’homme » de Daniel (7,13-14) associait à sa royauté « les saints du Très-Haut » (Dn 7,18-27).
« Quand viendra le monde nouveau » : ce “renouvellement de toutes choses” a le sens dans le grec de « nouvelle naissance » ou de « renaissance », et ne se trouve qu’une seule autre fois dans le Nouveau Testament (Tite 3,5), où il est traduit par “régénération”. Le mot était assez souvent utilisé dans les écrits juifs pour parler du royaume et du renouveau que le Messie devait amener par sa venue. Jésus confirma alors l’espoir de ses disciples d’une place importante dans son Royaume. Le « trône de gloire » rappelle ici les prophéties de Daniel 7,14 et de Michée 5,3.
« Pour juger… » : Juger a sans doute ici le sens biblique de « gouverner », le rôle principal du chef étant le plus souvent celui d’arbitrer les conflits (cf. Isaïe 2,3 ; Luc 22,30). Cette promesse concernant l’Israël nouveau est donnée spécifiquement aux Douze et s’accomplira au retour de Jésus et à l’établissement de son Royaume sur terre. Les chrétiens participeront également à ce gouvernement comme on peut le lire en 1 Co 6,2 et Lc 19,17. Les disciples qui auront communié aux humiliations et aux souffrances de Jésus partageront aussi sa gloire.
« Les douze tribus d’Israël » : il ne s’agit pas des tribus issues de Jacob qui constituent l’Israël selon la chair (Gn 49 ; Dt 33 ; cf. 1 Co 10,18 ; Rm 9,4), mais de l’Israël de Dieu (Ga 6,16) où peut entrer tout homme par la vie de foi (Rm4 ; 9,6.27-31).
v. 29 : « Et tout homme qui aura quitté à cause de mon nom des maisons, des frères, des sœurs, un père, une mère, des enfants, ou une terre, recevra beaucoup plus, et il aura en héritage la vie éternelle. »
Au jeune homme désireux d’avoir la vie éternelle (Mt 19,16), Jésus avait demandé de vendre tous ses biens (Mt 19,21). Au disciple qui sacrifie même les joies de la vie conjugale et familiale pour mieux suivre Jésus, celui-ci promet formellement la vie éternelle.
Jésus donne ici la garantie aux disciples et à leurs successeurs, que personne ne sera perdant en suivant le Seigneur. On peut être amené à quitter tous ses biens et ses bien-aimés à cause de son Maître ; il peut advenir que l’on souffre la persécution (Mc 10,30) ; mais « l’investissement » sera largement récompensé : au centuple dans cette vie (Mc 10,30), et plus tard dans la vie éternelle.
Saint Paul résume ce choix avec des mots très forts : « Mais tous ces avantages que j’avais, je les ai considérés comme une perte à cause du Christ. Oui, je considère tout cela comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. A cause de lui j’ai tout perdu ; je considère tout comme des balayures, en vue d’un seul avantage, le Christ… » (Ph 3,7-8).
v. 30 : « Beaucoup de premiers seront derniers, beaucoup de derniers seront premiers »
Au jugement dernier (v.28) les hommes seront appréciés selon une échelle de valeurs bien différente de celle que nous utilisons…
La division des chapitres est ici particulièrement malheureuse, car cette phrase du Seigneur ouvre et clôt (20,16) la parabole du chapitre 20. Elle est un avertissement que les honneurs accordés un jour par le Seigneur ne coïncideront pas du tout avec ceux que les hommes dispensent aujourd’hui. « Alors, la louange qui revient à chacun lui sera donnée par Dieu » (1 Co 4,5).