Mt 5,11-12 HEUREUX SEREZ-VOUS SI L'ON VOUS INSULTE...
Mt 5,11-12 : HEUREUX SEREZ-VOUS SI L’ON VOUS INSULTE…
5,11-12 : « Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés ».
Cette dernière Béatitude, - la 9e – d’un style tout différent des autres et s’appuyant sur deux versets, est comme le complément des huit autres. Elle nous parle de la JOIE parfaite, telle que Jésus a été capable de la vivre, dans la contradiction la plus totale.
Jésus, ici, nous prévient que le chemin du Royaume, tel qu’il l’annonce, autant que sa manière d’être Fils de Dieu et frère des hommes, ne sont pas compris par beaucoup. C’est comme s’il nous disait : « S’ils me rejettent, ils vous rejetteront aussi ; s’ils ne me comprennent pas, ils ne vous comprendront pas non plus ; mais surtout ne perdez pas votre bonheur, ne perdez pas votre joie ! Il est des rejets qui sont à lire comme des confirmations des chemins que vous prenez : si l’on vous insulte de la manière qu’on m’insulte, si l’on vous persécute de la manière qu’on me persécute, si l’on vous calomnie de la manière qu’on me calomnie, n’y voyez pas un signe que vous vous êtes trompés sur ce qu’est le bonheur, mais au contraire une confirmation du sens que vous donnez à votre vie en référence à mes Béatitudes. Vous verrez il y a de la joie à souffrir pour le Royaume, et c’est même la joie parfaite, puisque c’est celle de l’amour qui va jusqu’au bout, comme je l’ai fait pour vous dans mon mystère pascal ».
Ces deux versets 11 et 12 sont les plus anciens du texte, et les plus proches des paroles mêmes de Jésus. Ils remontent à l’époque où l’horizon commençait à s’assombrir pour Jésus : il lui fallait encourager ceux qui le suivaient en les préparant à connaître les mêmes épreuves que lui.
Un christianisme qui ne heurte pas, a peu de chance d’être authentique. Le renversement des valeurs opéré par la Parole de Jésus, pour peu qu’on y conforme sa vie, engendre la persécution. « Donne-toi seulement la peine de choisir, et tu n’auras que faire de conjonctures ; le cours spécifique des choses est extrêmement facile à prévoir ; si tu veux absolument tout risquer pour le bien, tu seras persécuté, de toute nécessité persécuté » (Kierkegaard, Journal).
Tous les prophètes se sont entendus dire qu’ils étaient fous. Ceux d’Israël et ceux du siècle présent. Tous ceux qui voient et jugent du point de vue de l’Absolu. Car ils sont des gêneurs, un peu comme sur le plan de l’art, la seule existence de Jean-Sébastien Bach est « gênante » pour les Massenet et autres Puccini, flatteurs du mauvais goût et de l’instinct trivial. Comme Bossuet et Bourdaloue furent « gênants » à la cour de Louis XIV ; et Lacordaire et Ozanam, quand sévissait le providentialisme des bien-pensants… « Le christianisme est-il donc un fléau ? » demande Kierkegaard. Il donne lui-même la réponse : « Ah, oui ! relativement parlant, il n’y a pas de fléau plus grand que l’absolu. »
C’est la Béatitude des chrétiens persécutés, puisque les insultes, les mauvais traitements et les calomnies dont ils sont victimes sont provoqués par leur profession de foi en faveur de Jésus Christ (« à cause de moi »). Ils pourraient être tentés de se laisser abattre, de se décourager, de s’abandonner à l’amertume, et éventuellement d’abjurer. Voilà qu’au contraire, paradoxalement, ils sont invités à la jubilation, car leur récompense est grande dans les cieux. Nous pouvons encore appeler cette Béatitude : la Béatitude des confesseurs de la foi et, encore plus, la Béatitude des martyrs. Rappelons-nous la jubilation d’un saint Ignace d’Antioche à la perspective du martyre (« Je suis le froment du Christ : que je sois broyé par les dents des bêtes, afin que je devienne un pain vraiment pur ! ») : et combien il aurait été déçu de ne pas pouvoir donner à son Maître bien-aimé ce témoignage suprême d’amour (« Plaise à Dieu que j’aie la jouissance d’être livré aux bêtes qui me sont préparées ; je demande qu’elles soient promptes à me faire souffrir les supplices et la mort et excitées à me dévorer, de peur qu’elles n’osent toucher à mon corps, comme cela est arrivé pour d’autres martyrs. Si elles ne veulent pas venir à moi, je leur ferai violence, je me jetterai devant elles pour être dévoré. Pardonnez-moi, mes petits-enfants ; je sais ce qui m’est avantageux. »). D’autres témoignages irrécusables de l’Eglise attestent la même jubilation.
Cette 9e Béatitude en Matthieu, qui correspond à la 4e en Luc (Lc 6,22-23), est beaucoup plus développée et est rédigée en « vous » : elle s’adresse à la communauté chrétienne, alors que les Béatitudes précédentes s’adressaient à tout homme.
Dans la première Lettre de Pierre nous retrouvons en deux endroits les mêmes Béatitudes :
1 P 3,14 : « S’il vous arrivait de souffrir pour la justice, heureux seriez-vous ! »
1 P 4,14 : « Si l’on vous insulte à cause du nom du Christ, réjouissez-vous ! »
Ici encore nous retrouvons la même équivalence entre « justice » et le « Christ ».
Matthieu signale : insultes, persécution, calomnies…
Luc est plus précis et progressif : haine, excommunication, insultes, calomnies…
Autrement dit, il donne le tableau de ce que les premiers chrétiens avaient à subir réellement de la part des Juifs.
Comparé au texte de Luc, Matthieu offre deux additions significatives :
1. L’expression : « Si l’on vous persécute », indice de la situation des premiers lecteurs de Mt.
2. L’adverbe « faussement » : être attaqué en raison d’une conduite coupable ne relève pas de la béatitude ! Cette réserve est explicitée en 1 P 4,15-16 : « Si l’on fait souffrir l’un de vous, que ce ne soit pas comme meurtrier, voleur, malfaiteur ou comme dénonciateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte et qu’il rende gloire à Dieu à cause de ce nom de chrétien ». La réserve émise par Matthieu prélude aux prochaines critiques qu’il formulera à l’égard de certains chrétiens qui ne sont que de “faux prophètes” (Mt 7,15-23). Ici, il s’agit des vrais prophètes, les seuls qui sont persécutés.
« Soyez donc dans la joie et l’allégresse car votre récompense est grande dans les cieux »
Tout se termine par la Béatitude du ciel comme récompense. Pourquoi la notion de « récompense » ferait-elle peur, puisque Jésus l’envisage ? Cela vient de la bonté gratuite de Dieu. Nous n’avons rien à revendiquer (« Nous sommes des serviteurs quelconques, nous n’avons fait que notre devoir ! » (Luc 17,7-10), mais tout à recevoir dans l’action de grâce.
En conclusion
Un texte du Père Varillon (Joie de croire, Joie de vivre, p. 63)
« Au fond, bien qu’il y ait quatre béatitudes chez Luc et huit chez Matthieu, il n’y en a qu’une : bienheureux ceux qui font l’expérience de l’existence vraie. Faire cette expérience, c’est à la fois et indivisiblement le bonheur et la croix, les deux ensemble. Pour accéder, en effet, au bonheur le plus haut, il faut renoncer au bonheur trop facile, au bonheur léger. Ce que nous appelons le bonheur du ciel, c’est le bonheur d’aimer, c’est-à-dire de sortir de soi, de ne plus penser à soi, de ne plus du tout être recourbé sur soi. Comment voulez-vous qu’ici-bas l’apprentissage de ce bonheur ne soit pas un sacrifice ? Puisque, spontanément, nous ne pensons qu’à nous ; puisque, spontanément, même dans l’amour humain, l’autre est toujours un moyen privilégié pour l’amour que nous nous portons à nous-mêmes. La croix est le dépassement des bonheurs au rabais et l’accès à ce grand bonheur seul digne finalement des enfants de Dieu qui est le bonheur d’aimer. L’accès à ce bonheur passe par le sacrifice, ce que nous expérimentons tous plus ou moins dans la vie de chaque jour ».
La « Béatitude » s’est d’abord réalisée en Jésus, l’Innocent, le Juste parfait.
Elle ne peut se réaliser pour les chrétiens
que s’ils sont, eux aussi, des « innocents », des « justes » !