Mt 6,11 "DONNE-NOUS AUJOURD'HUI NOTRE PAIN...”
Mt 6,11 : « DONNE-NOUS AUJOURD’HUI
NOTRE PAIN DE CE JOUR »
Après les deux (Luc) ou trois (Matthieu) bénédictions relatives à Dieu, nous abordons maintenant les trois demandes portant sur des besoins essentiels des disciples eux-mêmes : le pain, le pardon, la résistance à l’attraction du mal ; autrement dit, trois requêtes en notre faveur.
Dieu occupe la première place, quels que soient nos besoins. Avant de demander quoi que ce soit pour nous, nous devons commencer par adorer et louer le Seigneur en nous soumettant par amour à sa divine volonté. Ensuite seulement nous pouvons demander pour nous, et même avec insistance, comme Jésus nous l’a suggéré : « Votre Père sait de quoi vous avez besoin avant même que vous l’ayez demandé » (Mt 6,8) ; mais il faut le demander : « Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte. Celui qui demande, reçoit ; celui qui cherche, trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s’ouvrira… Votre Père qui est dans les cieux (saura) donner de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ». Mt 7,7-11). « Tout ce que vous demanderez dans votre prière, avec foi, vous le recevrez » (Mt 21,22). « Tout ce que vous demanderez dans la prière, croyez que vous l’avez déjà reçu, cela vous sera accordé » (Mc 11,24). « Tout ce que vous demanderez en invoquant mon Nom, je le ferai… » (Jn 14,13-14).
« Donne… »
Comme ce verbe est simple, comme il est beau ! Aucune trace de grandiloquence ou de flatterie ou de supplication désemparée dans la prière du disciple de Jésus qui s’approche de son Père, comme Jésus le lui a appris. C’est le langage simple et direct de la confiance absolue. Ce qui caractérise la prière en esprit de foi, c’est la simplicité : “Donne !” C’est aussi reconnaître que, d’une certaine manière, nous dépendons de Dieu pour les nécessités matérielles, comme pour les spirituelles. « La main de celui qui donne surplombe celles de celui qui reçoit » (proverbe africain).
« Donne-nous… »
Notre Père… donne-nous… pardonne-nous… ne nous abandonne pas… « Nous » et non pas « moi » ! Car nous ne sommes pas seuls en ce monde, nous ne sommes pas seuls en face de nos besoins : famille, communauté, voisins, proches, quartier, village, nation, Église… Que notre Père nous donne à tous ! Ce qui caractérise la prière chrétienne, ce n’est pas le « je », mais le « nous ». « Aucun d’entre nous ne vit pour soi-même » (St Paul aux Romains 14,7). « Nul n’est une île » comme l’affirme le titre d’un livre spirituel écrit par le moine Thomas Merton.
Dire « donne-nous », c’est reconnaître que mon prochain a besoin comme moi, de son pain… Alors je suis invité à partager ce que j’ai ou à lui donner ce qui lui revient de droit : « Le superflu du riche, c’est le nécessaire du pauvre ; aussi, posséder le superflu, c’est retenir le bien d’autrui » répétait déjà souvent St Augustin. Et quelqu’un d’ajouter : « Le superflu se mesure aux besoins du prochain ». C’est ce que faisait remarquer un jeune garçon à son père, riche paysan, qui priait avec beaucoup de dévotion pour son pauvre voisin : - Papa, ne pourrions-nous pas exaucer tout de suite ta prière en allant porter à ceux d’à-côté un peu de ce que nous avons en réserve dans notre cave ?
Dire « donne-nous » c’est nous engager à vaincre notre égoïsme et notre avarice qui sont en nous comme des freins naturels… Autre exemple : ce petit garçon à qui sa mère avait donné deux pièces, une pour lui, l’autre pour l’offrande à l’église. En cours de route, l’une des pièces roula par terre et disparut dans un trou. Le petit garçon, tout navré, de s’écrier : - Oh ! voilà la pièce du Seigneur qui est perdue !
Jésus nous a bien prévenu : « Donnez et il vous sera donné !... et la mesure dont vous vous servez pour les autres, servira aussi pour vous » (Lc 6,38).
Donner ici-bas, c’est « changer ses devises » pour le ciel, comme à un poste frontière ! « Le dernier vêtement n’a pas de poche » dit le proverbe ; je n’emporterai avec moi en mourant que ce que j’aurai donné. Tel chrétien très riche avait fait inscrire sur son faire-part de décès cette phrase : « Ce que j’ai dépensé, je l’avais ! Ce que j’ai gardé, je l’ai perdu ! Ce que j’ai donné, je l’ai ». Au jugement nous entendrons tous : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné… ou pas donné ! » (Mt 25,35.42).
« Aujourd’hui… »
La vie pour le chrétien, c’est dans la confiance, la sérénité et le devoir, un jour à la fois. La vie, c’est aujourd’hui ; la mission, l’engagement, c’est pour aujourd’hui ; hier est passé ; demain ne nous appartient pas encore ! « À chaque jour suffit sa peine » (Mt 6,34) et le pain quotidien : la “manne” n’était mangeable que dans la journée ! (Exode ch. 16). Cette invitation à demander le pain pour « ce jour », jusqu’à demain, et pas davantage est une attitude profondément évangélique, que notre société a bien du mal à prendre au sérieux, elle qui a tellement peur de manquer, qu’elle remplit ses congélateurs et ses réserves ! Certes, il ne s’agit pas de vivre dans une “joyeuse inconscience” et dans l’irresponsabilité, puisque nous avons le devoir de « subvenir courageusement et efficacement à nos besoins ». Le Notre Père veut nous mettre en garde, plusieurs fois chaque jour, contre une préoccupation excessive, contre une inquiétude maladive de nos besoins matériels : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît… Ne vous faites pas tant de soucis pour demain : demain se souciera de lui-même » (Mt 6,31-34).
Sur ce point, il y a une différence entre la demande en Matthieu et la demande en Luc. Matthieu nous fait dire : « Donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour », ce qui souligne l’intervention répétée de Dieu, chaque jour, comme la Manne, dans la confiance. Luc nous fait dire : « Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour », ce qui met en relief l’assistance permanente de Dieu, à long terme, tous les jours.
« Notre pain de ce jour »
Quel « pain » demandons-nous ? Certes, le mot “pain” est symbole de l’essentiel, de la nourriture quotidienne nécessaire. Inutile de demander à Dieu l’inutile, le superflu, le luxe ! Une fillette demandait, en récitant le Notre Père avant de partir à l’école : « …le pain de ce jour, et un peu de chocolat avec ! ». Dieu sait bien ce dont nous avons besoin. Mais il veut que nous lui exprimions nos besoins, nos manques, comme un enfant s’adresse très simplement à son Père. Nous savons aussi que nous n’aurons de la nourriture que si nous travaillons la terre, ou si notre travail nous permet d’acheter ce que les autres ont cultivé pour nous. Dieu ne nous encourage pas à nous croiser les bras. « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ! » (2 Th 3,10). Il faut toujours gagner notre pain à la sueur de notre front : cela reste tellement vrai pour tant de monde ! Mais Dieu veut aussi nous rappeler qu’il faut unir le travail et la prière. Un jeune étudiant demandait un repas à sa mère ; elle lui répondit : « Mon cher enfant, je n’ai pas encore achevé ma quenouille. Quand j’aurai garni mon fuseau, j’irai essayer de le vendre. En attendant, mets-toi à genoux et prie Dieu qu’il m’aide et me fasse trouver quelqu’un qui veuille bien l’acheter… ». Dans les Psaumes, cette prière existe déjà : « Consolide pour nous, Seigneur, l’ouvrage de nos mains » (Ps 90,17) ; « Tu te nourriras du travail de tes mains, heureux es-tu. A toi le bonheur. » (Ps 128,2).
Nous demandons à Dieu « le pain de ce jour », le mot grec « epiousion », qui accompagne le mot pain, unique dans le Nouveau Testament, est difficile à traduire (de ce jour, nécessaire, futur, surnaturel, essentiel…). Il fut peut être, comme le pensait Origène, créé par les évangélistes eux-mêmes, pour mieux exprimer la richesse secrète contenue dans la réalité simple du pain. Cela voudrait dire que nous avons autant besoin de nourriture pour nos âmes que pour nos corps. Notre vie spirituelle a besoin, elle aussi, d’être nourrie chaque jour. Cette nourriture-là, il faut aussi la demander à Dieu, tout en la cherchant soi-même : « Je suis le pain de Vie… » (Jn 6,35). « Travaillez non pour la nourriture qui périt » (Jn 6,27). « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt 8,3). « Le pain qui fortifie le cœur de l’homme » (Ps 104,15). Nous recevons cette nourriture quand nous prions, quand nous lisons et méditons la parole de Dieu, quand nous recevons l’Eucharistie… Mais attention, quand le corps manque de nourriture, il s’affaiblit et réclame ! Mais quand l’âme manque de nourriture, nous risquons de ne pas nous rendre compte de notre affaiblissement spirituel qui peut nous mettre gravement en danger d’infidélité ou d’abandon…
« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » : une demande à faire le matin pour notre corps et pour notre âme… Un remerciement ou une demande de pardon le soir, pour le pain reçu et partagé ou refusé…
« Donnez et l’on vous donnera ! » (Luc 6,38)
« Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4,7)
« À toute chair il donne le pain, car éternel est son amour ! » (Ps 136,25).