Mt 6,9a "VOUS DONC, PRIEZ AINSI : NOTRE PÈRE..."
Mt 6,9a : VOUS DONC, PRIEZ AINSI : « NOTRE PÈRE… »
Nous ne savons pas prier. Les Apôtres non plus ne savaient pas prier. Alors en toute humilité, ils ont demandé à Jésus : « Seigneur, apprends-nous à prier ! » (Luc 11,1). Et cette humble demande nous a valu le « Notre Père », qui est la prière parfaite, la prière du disciple, ou comme le disait Tertullien (150-220) : « le bréviaire de tout l’Évangile », parce qu’il reprend sous forme de prière, les éléments essentiels du message du Christ et de son œuvre de salut. C’est par sa Croix et sa Résurrection et par le don de son Esprit que nous pouvons désormais nous approcher de Dieu en l’appelant en vérité : « Père… Papa… ». Ainsi, c’est tout l’enseignement de Jésus qui est exprimé en un raccourci saisissant dans cette prière extrêmement engagée et compromettante : amour de Dieu Père, libération et pardon accordés par Lui avec le pain quotidien, recherche du Royaume, souci de la gloire du Père et de l’accomplissement de sa Volonté…
Simple et brève, cette prière est pourtant si dense que jamais nous n’aurons fini d’en découvrir la profondeur. Elle nous oblige, notamment, à mettre les choses dans l’ordre, et à faire passer en premier lieu la louange, l’adoration, la soumission à Dieu (première partie du Notre Père). Ensuite, nous pouvons demander ce qui nous est nécessaire. Cette prière exige de nous un cœur et un esprit pleins d’admiration envers notre Père. Elle est contemplative au plus haut point. Or quand nous la récitons ensemble, la manière dont nous prononçons les paroles, bien souvent, (un texte appris vite expédié), semble en contradiction avec son contenu ! On est loin, alors, de l’acte d’admiration filiale et suppliante que Jésus a enseigné aux Apôtres !
Cette merveilleuse prière exige, auparavant, un instant de recueillement. Elle exige une récitation calme, posée, attentive, intérieure. Elle exige d’être dite avec ensemble, et non chacun à son propre rythme. Elle demande aussi une formulation ample et belle et non un bredouillage. Alors, peut-être, tout ce que le Seigneur y a mis se révèlerait à nous ; et nous ne pourrions même plus la bâcler.
Le texte du Notre Père nous est rapporté par Matthieu et par Luc, en deux versions légèrement différentes :
| Matthieu 6,9-15 | Luc 11,2-4 | Le “Notre Père” dans sa formulation actuelle |
| Adresse | ||
| « Vous donc, priez ainsi : Notre-Père Qui es aux cieux…” | . « Il leur répondit dit : “Quand vous priez, dites : Père, |
Notre Père, Qui es aux cieux, |
| Trois bénédictions relatives à Dieu ( section en “tu” ) | ||
| 1 Que ton Nom soit sanctifié, 2 .Que ton Règne vienne, 3 Que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel. | 1 Que ton Nom soit sanctifié, 2 Que ton Règne vienne. | Que ton Nom soit sanctifié, Que ton Règne vienne, Que ta Volonté sois faite Sur la terre comme au ciel |
| Trois demandes relatives à celui, à celle qui prie ( section en “nous” ) | ||
| 4 .Donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour. 5 .Remets-nous nos dettes comme nous les avons remises nous-mêmes à ceux qui nous devaient. 6 .Et ne nous soumets pas à la tentation, (7) mais délivre-nous du Mal. | 3.Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour 4.Pardonne-nous nos péchés car nous-mêmes ns pardonnons à tous ceux qui ont des torts envers nous. 5 Et ne nous soumets pas à la tentation. | Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. Pardonne-nous nos offenses Comme nous pardonnons aussi À ceux qui nous ont offensés
Et ne nous soumets pas à la tentation mais délivre-nous du Mal. |
Le texte de Luc, plus bref, reflète davantage l’état primitif du texte. Mais la version de Matthieu s’est très vite imposée à la liturgie des premières communautés chrétiennes, pour former la version du Notre Père que nous utilisons toujours.
Manifestement Matthieu a des “additions” par rapport au texte de Luc ; il serait bien étonnant que Luc se soit permis de supprimer des passages à la prière du Seigneur, déjà si brève ! Pour les béatitudes, par exemple, Matthieu a développé le texte pour obtenir 8 phrases, là où Luc n’en contient que 4. Ici Matthieu a donc fait 3 additions.
Chez Matthieu le Notre Père comprend sept (ou huit) éléments : une adresse à Dieu, suivies de 6 (ou 7) demandes. Il a développé l’adresse au Père avec l’expression typiquement juive « dans les cieux » qui revient 13 fois dans son évangile. Ce n’est pas étonnant puisqu’il s’adresse à une communauté constituée en partie de juifs convertis. Ensuite il a ajouté un troisième souhait sur la “volonté de Dieu” qui vient développer les deux autres sur le Nom et le Règne. Enfin, il a complété la troisième demande sur la tentation par une phrase parallèle : “la délivrance du mal”. Il a donc fait ses trois additions à la fin de chaque partie de la prière.
Luc, à travers une version plus brève, apporte deux nuances qui lui sont propres. Dans la demande de “pain”, Luc précise pour “chaque jour” : il généralise, alors que Matthieu fait demander le pain seulement pour “aujourd’hui”, puisque la prière est quotidienne. Luc ensuite remplace le mot symbolique de “dettes” par celui de “péchés” ; ses lecteurs ne comprendraient pas le sens figuré du mot, habituel chez les Juifs.
« Père… »
Jésus a voulu tout d’abord nous donner l’exemple. Lorsqu’il prie, il ne commence pas en disant :“Mon Dieu”, ou “Seigneur”, mais « Abba ! c’est-à-dire « Papa ! » : c’est le mot de l’enfant qui appelle spontanément son Père, expression filiale très affectueuse.
Un exégète allemand qui a étudié l’emploi de ce mot dans les textes juifs, conclut : « Il eut été irrévérencieux et donc impensable pour une mentalité juive d’appeler Dieu d’un nom aussi familier. C’est quelque chose de nouveau, quelque chose d’unique et d’inouï, que Jésus ose prendre cette initiative et parler à Dieu comme un enfant à son père, simplement, intimement, sans crainte. Il n’y a dès lors aucun doute que le mot Abbadont se sert Jésus pour s’adresser à Dieu révèle le fondement même de sa communion avec lui ». (J. Jeremias, Le message central du Nouveau Testament).
« L’expression Dieu le Père n’avait jamais été révélée à personne. Lorsque Moïse lui-même demanda à Dieu qui Il était, il entendit un autre nom. A nous ce nom a été révélé dans le Fils, car ce nom implique le nom nouveau de Père. » (Tertullien, De la prière).
Aussi quand Jésus enseigne à ses disciples à prier, c’est tout spontanément qu’il les invite à se tourner vers son Père en l’appelant comme lui : « Abba ! Père ! » (cf. Mc14,36).
L’Église primitive, comme en témoigne saint Paul, a repris cette invocation pour exprimer, au cœur même de sa prière inspirée par l’Esprit, que nous sommes désormais entrés dans la famille même de Dieu, par Jésus : « Parce que vous êtes des fils, Dieu a envoyé dans vos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie Abba, Père » (Gal 4,6) ; « Nous avons reçu l’Esprit d’adoption dans lequel nous crions Abba, Père » (Rm 8,15). Les chrétiens ont compris qu’ils étaient réellement enfant de Dieu, par le Christ, dans l’Esprit Saint : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu, car nous le sommes » (1 Jn 3,1).
C’est donc naturellement que les disciples de Jésus adoptent cette prière reçue de Lui qui leur permet de s’adresser à Dieu en disant : « Père… », prière parvenue jusqu’à nous et devenue la nôtre ! A nous d’entrer en vérité dans cette démarche filiale, faite de confiance et d’affection !
« Notre Père… »
Au cours de son dernier repas au cénacle, dans son discours d’adieu à ses disciples, Jésus dit : « Je monte vers mon Père et votre Père » (Jn 20,17). C’est parce que Jésus a dit « mon Père et votre Père » que nous pouvons désormais dire : « Notre Père ».
Dans l’évangile de Luc, La Prière du Seigneur commence directement avec le titre « Père ». Dans le texte de Matthieu, qui reflète les échos de la manière dont les premières communautés chrétiennes ont compris et pratiqué l’enseignement de Jésus, on dit : « Notre Père ».
Ce « notre » nous est infiniment précieux. On en saisit aisément la portée : la prière de l’Église – c’est-à-dire de ceux et celles qui sont réunis au nom du Seigneur ici et maintenant – est la prière commune des frères et sœurs assemblés. Chacun ne s’adresse pas à « son » Père pour son propre compte. Seul Jésus peut dire en toute vérité « mon Père ». Mais c’est dans l’Esprit et en Église que nous disons en notre nom et avec tous nos frères et sœurs présents ou absents : « Notre Père ». Cette prière englobe toute la création et toute l’histoire de l’humanité. Elle nous rappelle aussi que si nous avons le même Père, c’est que nous sommes tous frères.
Si nous prions seuls, le « notre » du Notre Père nos rappelle que nous ne sommes jamais seuls pour dire ces mots. Il y a toujours, dans notre voix, le souffle de l’Esprit de Jésus, et toutes les voix de l’Église visible et invisible.
« Notre Père qui es aux cieux »…
Il s’agit du Père que nous avons dans les cieux ! Matthieu a pu calquer ce texte sur une expression sémitique que Jésus aurait lui-même employée. Dire cela ne « localise » pas les cieux. Les cieux sont le symbole de « l’ailleurs » où se tient, inaccessible, Celui qui au moment même où nous le prions, se laisse toucher par nos appels. « Non le bras du Seigneur n’est pas trop court pour sauver, ni son oreille trop dure pour entendre » (Isaïe 59,1).
L’image du ciel nous invite à élever nos pensées et nos cœurs vers le Très-Haut en même temps que nous confessons sa proximité de Père ; non un « père d’ici-bas », mais « notre Père du ciel » ; un Père infiniment proche, mais que nous ne pouvons pas encore étreindre ; un Père dont l’amour nous comblera au-delà de ce que nous pouvons imaginer ou désirer. Cet « au-delà » de Dieu qui ne limite pas son omniprésence permanente, permet de purifier notre relation avec lui, de la spiritualiser et de la libérer !
N.B. Ne pas attacher d’importance aux deux expressions que l’on retrouve dans le Notre Père de St Matthieu et dans le nôtre : « qui es aux cieux » et « sur la terre comme au ciel » : les mots cieux et ciel recouvrent la même réalité : ils sont interchangeables !