Mt 7,1-12 RÈGLES DE VIE : LES DERNIERS CONSEILS
Mt 7,1-12 : RÈGLES DE VIE : LES DERNIERS CONSEILS
Les douze premiers versets de ce chapitre rassemblent des enseignements de Jésus, présentés sous forme de synthèse, valorisant l’esprit critique dans le comportement avec les autres, l’importance de la demande dans la prière et en conclusion la règle d’or de toute vie sociale.
v. 1 : « Ne jugez pas, pour ne pas être jugés » ;
v. 2 : « le jugement que vous portez contre les autres sera aussi porté contre vous ;
la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous ».
Après avoir donné à ses disciples toute une série de principes de conduite morale, Jésus ne veut pas qu’ils se prennent pour des gens meilleurs que les autres et qu’ils tombent dans un nouveau réflexe pharisaïque. En fait, si nous nous examinons un peu, nous sommes bien obligés de constater à quel point nous jugeons les autres à longueur de journée et souvent sans appel !
« Ne jugez pas ! »
Juger, être jugé, désigne ici un espace de jugement où règne en fait la condamnation. Espace de culpabilité sans issue : le jugement radical réduit l’homme à ce qui le condamne. Le voilà identifié à sa faute : c’est sans recours. A sa faute ou à sa misère, car il y a des jugements “psychologiques” ou “sociaux” qui ne sont pas plus tendres que ceux de la morale.
Le verbe « juger », dans le langage de la Bible, peut prendre au moins trois sens : 1. Condamner ; 2. Discerner ; 3. Exercer une discipline.
Que veut dire exactement Jésus ? Jésus interdit tout jugement condamnatoire qui provient d’un esprit critique et amer, qui fait du mal et non du bien, qui s’exalte en abaissant autrui. Il ne demande pas à ses disciples de n’avoir aucune idée sur le comportement de leur prochain ; il encourage un véritable esprit critique fait de recul, de sagesse, de lucidité, d’indulgence. Il s’agit d’apprécier les choses et les actes avec objectivité, de discerner sagement entre le bien et le mal. Et il demande aussi de pardonner. Comme chacun aura besoin du pardon de Dieu, car tous les hommes sont pécheurs (Rm 3,23), tous ceux qui condamnent leur prochain seront eux-mêmes condamnés ! Certes, le fait de pardonner à quelqu’un ne donne aucun droit strict à recevoir le pardon de Dieu ni à obliger sa générosité ; mais ce geste attire aussi le sien.
Jésus ne dit pas seulement : « ne jugez pas… sévèrement… injustement… calomnieusement… ». Il dit de façon absolue : « ne jugez pas ! » Pourquoi cet absolu ? Il le dit très simplement :
Ne jugeons pas, parce que nous aussi nous avez besoin du pardon et du jugement indulgent de Dieu ! Jésus a souvent insisté sur le lien qu’il y a entre ce que nous faisons aux autres et ce que nous attendons que Dieu fasse pour nous. Comment oser être sévère pour les autres et le supplier d’être indulgent pour nous ? C’est simple : la mesure que nous utilisons pour les autres, Dieu l’utilisera pour nous ! « Toi, qui es-tu pour juger le serviteur d’un autre ? Qu’il tienne debout ou qu’il tombe, cela regarde le Seigneur son maître » (Rm 14,4).
Ne jugeons pas, parce que nous sommes incapables de « voir » vraiment dans le cœur des autres (Nous sommes gênés par une “poutre” !). L’être d’autrui est une “forêt obscure” ; seuls peuvent y pénétrer ; ceux qui ont appris à lire les échos discrets du “radar psychologique” ; mais cela suppose une longue fréquentation et une grande compétence. Qui peut savoir ce qui a amené telle personne à agir de telle manière : son hérédité, de son caractère, l’influence de son milieu, de son éducation, de telle ou telle motivation, avec telle intention, etc. Nous n’avons jamais toutes les données pour juger autrui sur le champ. Seul Dieu connaît vraiment « les reins et les cœurs » (Jér 11,20 ; Ps 7,10). Déjà, en notre propre cœur, nous avons bien du mal à y voir clair et d’ailleurs nous avons vite fait de trouver toutes sortes d’excuses pour nous justifier. « Lynx envers nos pareils et taupe envers nous-même… » La règle reste donc d’essayer de porter un jugement le plus objectif possible sur les actes d’autrui en s’interdisant absolument tout jugement subjectif sur les personnes. On peut toujours se dire, comme on sait si bien le faire pour soi-même, que l’autre est différent de ses misères, qu’il vaut beaucoup plus que ce qu’on voit de lui et que le pire en lui cache peut-être le meilleur !
v. 3 : « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarque pas ?
v. 4 : « Comment vas-tu dire à ton frère : “Laisse-moi retirer la paille de ton œil”, alors qu’il y a une poutre dans ton œil à toi ?
v. 5 : « Esprit faux ! Enlève d’abord la poutre de ton œil, alors tu verras clair pour retirer la paille qui est dans l’œil de ton frère ».
Les images de la poutre et de la paille laissent deviner le ridicule de tant de circonstances où celui qui juge est pire que celui qu’il condamne. L’inconscience ou l’aveuglement sur soi-même déprécie celui qui juge. Jésus nous renvoie discrètement à la sagesse antique : « Connais-toi toi-même » ! La justesse du jugement devient douteuse : comment celui qui porte une poutre dans son œil pourrait-il bien distinguer et retirer de l’œil de son frère la paille qui s’y trouve ? « L’esprit faux » (v.5) est celui qui se trompe sur lui-même.
Une paille, c’est une paille ! Une poutre, c’est une poutre ! Jésus nous demande de regarder les choses comme elles sont ! Ni laxisme, ni exagération ! Et nous avons le devoir de juger lorsque c’est nécessaire comme en 1Corinthiens 5,3-5.12.13. Mais pour exécuter cette tâche délicate, il y a des conditions à respecter : « Frères, si quelqu’un est pris en train de commettre une faute, vous, les spirituels, remettez-le dans le droit chemin en esprit de douceur » (Gal 6,1). Ce jugement, bien différent de celui que Jésus condamne, est fait dans l’intérêt de l’autre et de l’Église.
Demandons au Seigneur de nous donner des yeux pour voir davantage le positif que le négatif ; la lucidité pour découvrir aussi nos fautes et nos écarts ; une grande exigence pour nous-mêmes et une grande bonté pour les autres ; qu’il nous empêche de passer notre temps à critiquer les autres, à condamner les autres, à mettre en évidence les défauts des autres ; et enfin qu’il nous délivre de cette manie maladive, presque instinctive, de la critique malveillante ! « On se servira pour vous de la même mesure… ! »
v. 6 : « Ce qui est sacré, ne le donnez pas aux chiens ; vos perles, ne les jetez pas aux cochons, pour éviter qu’ils les piétinent puis se retournent pour vous déchirer ».
S’il ne faut pas juger, il faut apprendre à discerner le bon usage à faire des choses et en particulier des choses sacrées, c’est-à-dire, des choses de Dieu, précieuses et saintes.
Les viandes offertes durant les sacrifices dans le Temple étaient sacrées. Aucun profane, encore moins des animaux, ne pouvait les consommer (Ex 29,33 ; Lv 2,3 ; 22,10*16 ; Nb 8,8-10). L’annonce du Royaume qui vient avec Jésus, ainsi que tout l’enseignement de Jésus, appartiennent au sacré. Le judaïsme assimilait aisément les païens de l’empire romain aux animaux impurs, tels le chien et le porc. Les apostats de la foi chrétienne sont comparés à ces bêtes en 2 Pi 2,20-22.
Le christianisme est une réalité sacrée, une « perle » précieuse. Jésus nous recommande de ne pas le livrer inconsidérément à ceux qui sont incapables de le comprendre. Il ne sert à rien d’exciter la fureur des autres, en leur proposant des exigences incompréhensibles pour eux. Nous ne sommes jamais dispensés d’avoir du tact et de la délicatesse pour proposer le message évangélique, afin de ne pas le faire profaner ou rejeter à la suite d’une insistance maladroite. Leçon importante pour beaucoup de parents, face à leurs grands enfants… Leçon capitale pour tous ceux qui vivent dans des milieux parfaitement étrangers à la pensée chrétienne. Il n’est pas sage de provoquer l’opposition sous prétexte de dire la vérité.
v. 7 : « Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte. »
v. 8 : « Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s’ouvrira ».
vv. 9-10-11 : « … combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! »
Jésus achève l’instruction de ses disciples par quelques promesses concernant la prière. Dans le chapitre 6 nous avons appris comment prier : ces versets nous encouragent à prier et à demander : le mot revient cinq fois en cinq versets ! Ces promesses de Jésus sont sans bornes, sans autres conditions que celle suggérée par l’expression « votre Père ». L’éternité seule révèlera tout ce que nous aurions pu faire en exploitant mieux les richesses du Dieu Tout-Puissant contenues dans ces paroles.
Aux versets 9 et 10, une ressemblance dans les formes des objets explique sans doute les accouplements pierre/pain et serpent/poisson. Le serpent était un symbole de méchanceté (Mt 10,16 ; 12,34).
« Demandez… Cherchez… Frappez…
Ces impératifs sont au temps présent, indiquant une action continuelle et habituelle. Jésus répète et intensifie la force des verbes. Nous demandons selon nos besoins ; nous cherchons ce que nous désirons beaucoup ; et nous frappons quand notre désir devient de l’importunité. Dieu promet la satisfaction dans tous les cas (Lc 11,5-12 et 18,1-8). Il attend notre prière !
Le fondement de toute prière se trouve dans les rapports qui lient le Père à ses enfants. Dieu est notre Père, qui cherche avant tout le bien de ses enfants. Personne n’est mieux placé qu’un père de famille pour comprendre les lois concernant la prière. Combien de fois est-il obligé pour leur propre intérêt de décevoir ses enfants quand leurs demandes sont farfelues ou dangereuses. Combien de fois, à cause de sa plus grande expérience et de sa connaissance discerne-t-il ce que ses enfants ne voient pas et ne comprennent pas ? La prière n’est pas une directive que nous donnons à Dieu ; elle est plutôt la demande d’un petit enfant qui reconnaît que son Père sait beaucoup mieux que lui ce qu’il lui faut.
v. 12 : « Donc, tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi, voilà ce que dit toute l’Écriture, la Loi et les Prophètes ».
Ce verset est appelé « la règle d’or ». C’est avec elle que Matthieu amorce la conclusion du discours. Elle consiste en une sévère mise en garde contre l’illusion qui consisterait à interpréter les enseignements de Jésus comme quelque chose de purement intérieur. Onze fois, entre les versets 12 et 26, on rencontrera le verbe « faire ». Dès le début nous sommes prévenus qu’il est insuffisant de ne pas faire de tort à son frère (5,20). Parce que le chrétien a pris Dieu comme modèle à imiter (5,48), il doit, comme Dieu, prendre les devants et faire du bien aux autres.
« Celui qui aime les autres a parfaitement accompli la Loi ! »